Le studio « Kanfory Bangoura », Conakry l’a vu naitre et accroître ! Initié dans les années 90′ et plus connu sous le nom de « Bangouraya », il fut l’un des rares studios d’enregistrement unique et légendaire en République de Guinée. Sans nul doute, il a « biberonné » beaucoup de Mc’s de la capitale Conakry. Ce qui lui a valu le Diplôme de reconnaissance pour son grand soutien au mouvement hip hop de Guinée lors de l’édition 2006 de l’événement K7 D’Or.

Archive de Dinah Bangoura

Incontestablement, c’est à l’ombre de studio Kanfory Bangoura et avec l’assistance de consoles SBT et d’ingénieurs du son passionnés que de très merveilleux albums rap et musique populaire intemporels ont été enregistrés. Cela, le plus souvent, dans les conditions très fastidieuses : manque d’électricité, la caducité du matériel et très loin de la haute technologie. La prise de voix jusqu’au mixage, tout se passait sur mode one-way : la K7 vierge d’un côté et le sample des beats américains de l’autre côté. Oui, ce fut la véritable époque monumentale de la musique Rap en Guinée.

Trois décennies passées, que devient le studio Kanfory Bangoura ? La curiosité a conduit notre rédaction sur les lieux, au cœur de la grande famille Bangoura, très connue à Bellevue, l’un des quartiers les plus peuplés de la banlieue proche du centre-ville de Kaloum, la commune des affaires de la capitale Conakry.

Comment tout a commencé ? L’administrateur général de ce studio Dinah Salifou Bangoura nous a gentiment ouvert ses portes, son cœur et sa boîte à souvenirs. Et c’est parti !

Archive cassettes : le carton à souvenirs

« Le fondateur même de ce studio répond au nom de feu Alhassane Bangoura, qui est mon grand frère. C’est lui qui l’a initié depuis les années 1990. Mais avant, nous tous, nous étions des animateurs (Dj). Mais grâce à son génie et sa technique, on a pu faire des prises de son et les réussir, jusqu’à ce que l’idée du studio est venue.

Quand on avait commencé, avant, on enregistrait dans notre salon. On faisait des prises de son. Même le premier album de Djeli Sayon Kouyaté (artiste guinéen NDLR), on l’a fait là-bas. Au salon, on dérangeait beaucoup la famille et elle nous dérangeait aussi. Parce que les bruits de l’extérieur intervenaient dans nos prises de son. Donc, c’est en ce moment qu’on a jugé nécessaire d’occuper cet espace et de le fermer.

Anny Kassy dans les archives du Studio Kanfory Bangoura

Aujourd’hui, que trouve-t-on désormais, que reste-t-il dans ce studio ? Pour nombreux, il aurait totalement disparu. Mais M. Dinah affirme le contraire à nos reporters.

« On se porte bien et on garde le studio, il est là, fonctionnel. Ce n’est pas rentable mais on le garde pour la mémoire de notre père. Puisque le studio porte son nom Kanfory Bangoura. Deuxièmement, le fondateur du studio est décédé. Donc, même si aujourd’hui, il n y a pas tellement de visibilité et de rentabilité, mais nous, on le conserve, on le gère à notre façon, et ce n’est pas pour de l’argent, mais c’est pour la mémoire de ceux qui l’ont initié. Néanmoins, il y a quelques-uns qui viennent s’enregistrer, même si ce n’est plus comme avant. Il y a des artistes qui sont partis ailleurs et n’ont pas été satisfaits. Certainement, ils ont honte de revenir, mais ils vont revenir », dit-il.

« C’était plus éducatif que pécuniaire »

Face à nos reporters, Dinah Bangoura s’est visiblement montré réaliste malgré se disant snobé. Pour lui, lui et ses frères ont toujours été animés de la volonté d’aider les jeunes artistes guinéens et pas pour de l’argent.

« Nous, même au début, on ne le faisait pas pour de l’argent, c’était plus éducatif que pécuniaire. On a aidé beaucoup de gens comme ça. A l’époque, on voyait plus de 100 jeunes qui se bousculaient pour s’enregistrer ici. Donc, on était obligé de subdiviser les groupes par niveau afin de récupérer les autres qui n’étaient pas à la hauteur pour ne pas les laisser à la débandade. Car, beaucoup de jeunes sont versés dans la délinquance à cause du manque d’encadrement.  Quand les jeunes venaient ici, certains n’étaient même pas dans la musique. Au fil du temps, ils ont adhéré et ça marché pour eux, alors qu’ils venaient tout simplement pour accompagner leurs amis chanteurs ».

Par ailleurs, le studio Kanfory Bangoura fut une destination très fréquentée par les grands noms du rap guinéen d’alors tels que : Bill de Sam, Légitime Défense, Kill Point, feu Hamid Chanana etc. Selon M. Dinah, c’est à travers ces rappeurs de renom que son studio fut reconnu.

« Kill Point a été récupéré à un moment donné par mon grand frère Alhassane. Il a hébergé ce groupe pendant plus d’un mois et les enregistrait en même temps. Mon frère a apporté un véritable coup de main à ce groupe légendaire ».

« Il y a beaucoup d’ingratitude (…) »

Dinah Bangoura partagé entre déception et reconnaissance ! A la question de savoir s’il est toujours en accointance avec les anciens artistes, l’actuel gérant du studio Bangouraya n’est pas allé au dos de la cuillère.

« Il y a beaucoup d’ingratitude, en tout cas la plus part. Il y a quelques-uns qui appellent et font des gestes. D’autres viennent aussi pour saluer. Mais la grande majorité, ce n’est pas le cas. D’abord au moment où c’était bon, quand il y a eu d’autres studios, beaucoup ont préféré partir. De nos jours, la plupart sont dans le regret. Ce n’est pas pour se vanter mais aujourd’hui, tous les artistes que le studio Kanfory Bangoura a lancé ont porté haut le drapeau guinéen. Même si certains n’étaient pas très doués mais il y a une bénédiction qui leur a accompagné. Si on prend le pourcentage, il n y a pas 10% qui sont reconnaissants. Je me souviens, à un moment donné, on était obligé d’enlever l’enregistrement au salon. À l’époque, il y’ avait plus de 100 jeunes artistes qui venaient au même moment dont certains dormaient même sur nos bancs et d’autres au salon. Puisque tout le monde voulait se faire enregistrer. Et on ne pouvait pas les laisser comme ça, il fallait donc qu’on aide chacun et sans pourtant bâcler le travail », nous confie-t-il.

« Il fallait être fort dans la balance entre la voix et l’instrumental…»

Les conditions de travail en studio sont aujourd’hui très faciles qu’avant grâce aux Ntic (Nouvelles technologie de l’information et de la communication). De la programmation au mixage en passant par la prise de voix, tout est assisté par ordinateur. Contrairement aux années 90’, tout c’est par analogie. Sur la question, M. Dinah nous fait des anecdotes.

« A l’époque, l’enregistrement se faisait en One-way. On travaillait avec les lecteurs cassettes et heureusement on avait 3 bons lecteurs. On enregistrait l’instrumental sur une cassette et on avait une console SBT dans les temps. C’est les marques que le premier régime Sékou Touré avait envoyé pour les orchestres et nous avons eu la chance d’avoir une console qui avait plusieurs pistes. Mais il fallait être fort dans la balance entre la voix et l’instrumental. D’abord, à la prise de son de l’instrumental, parce qu’au début, on jouait sur les instrumentaux américains pour la plus part. Après, on a commencé à programmer. C’est en ce moment que le chanteur Djeli Sayon Kouyaté est venu avec un groupe sierra léonais qui a travaillé avec feu Hamdi Chanana et plusieurs d’autres artistes du Rap guinéen. Par la suite, les artistes de la mamaya (musique populaire NDLR) ont commencé aussi à venir s’enregistrer chez nous.

Archive de Dinah Bangoura

Rappelons que le frais d’enregistrement étaient fixé à l’époque entre 1500 et 25000 francs guinéens au Studio Kanfory Bangoura. Après les maquettes qu’il faisait régulièrement, l’histoire retient que c’est l’album de Djeli Sayon Kouyaté et celui du groupe de rap guinéen Demon X qui furent les premiers à être enregistrés dans ce studio  et qui ont connu un véritable succès phénoménal.

Aujourd’hui, avec l’évolution du numérique au rythme du temps, la Guinée connaît une floraison de studios d’enregistrement en masse. Quelques artistes s’offrent également le home studio installés à domicile. Ce qui laisse entrevoir par endroits, une multitude de chansons improvisées sur le marché écartées de toutes normes professionnelles.

Ibrahima Soya (Correspondant de SITANEWS© à Conakry)

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