Comment relancer la culture en Guinée ? Sur la question, plusieurs professionnels du secteur ont bien voulu nous partager leurs avis. Ce sujet est d’une importance capitale qu’il nécessite une attention particulière.
Autant  les mines, l’agriculture, la télécommunication, l’industrie et autres secteurs générateurs de revenus potentiels peuvent développer un pays, autant la culture peut en être capable. L’on a vécu l’expérience sous la Première République en Guinée où la culture était au cœur des priorités de l’action gouvernementale.
A un moment de l’histoire de la Guinée, la culture a subtilement servi de soupape aux fonctionnaires d’État. Mais après le régime Sékou Touré, la culture guinéenne a perdu tout son charme, les maisons des jeunes qui servaient d’espaces de production et de création sont de nos jours transformées en centres commerciaux, les grands orchestres nationaux ont presque disparu, l’État ne subventionne plus les projets culturels, les anciennes gloires crèvent dans une extrême précarité empêchant le transfert de savoirs. En gros, la culture guinéenne a sombré. Faut-il encore la faire renaître de ses cendres glorieuses ? Est-ce possible ? Des professionnels nous proposent un plan de relance dont l’État sera au cœur des résolutions.
Doura Barry, grand chanteur musicien. Auteur du célèbre tube « Les Filles de mon Pays »
Doura Barry, chanteur, musicien mise sur l’originalité créative
« La culture guinéenne a besoin d’être sauvée pour être par la suite relancée. J’emprunte l’expression sauvée, parce que la culture guinéenne est prise au piège par des tendances étrangères. Elle ne respire de nos jours qu’à travers les poumons des cultures américaines, européennes, africaines et arabes.
Il faudra tout d’abord arracher les acteurs de la culture guinéenne des formats exotiques et des prototypes de tendances étrangères. Difficile dans un contexte de prétendue mondialisation, avec la flambée des réseaux sociaux de marques étrangères ». Indique-t-il.
Concrètement, que faut-il faire alors ? Doura Barry s’explique : « De mon point de vue, il faut ramener la population guinéenne à distinguer son propre patrimoine de celui des autres. Orienter les regards et les pensées des guinéens vers leurs valeurs d’identités culturelles. Élargir et renforcer l’esprit du patriotisme afin que la préservation et la promotion de nos valeurs culturelles soit une préoccupation de tous les guinéens.
L’implication de la majorité des guinéens à la valorisation de leurs nobles coutumes et mœurs est la rentrée en matière pour la relance de la culture guinéenne ».
L’implication des communautés est l’une des approches de M. Barry : « Il faut aussi la solidarité entre les différentes communautés, au-delà des barrières de langues. Il faudra, dès le jeune âge donner aux enfants le plaisir de s’amuser avec les œuvres culturelles du patrimoine national ».
Autres vérités du chanteur : « À mon humble avis, il faudra aussi arriver à lever les équivoques entre le show-business et le plan de développement culturel du pays. Les artistes peuvent être les mêmes, mais les motivations sont différentes. Car la star mania a pour objectif le fric. Tandis que les artistes locaux simples et authentiques sont dans l’exercice de la préservation culturelle. Réussir à donner une dynamique à cette deuxième catégorie relancera inévitablement la culture. Mais les préalables sont dits plus haut dans mon texte.
Pour cette première partie de mon avis sur la question posée sur la relance de la culture guinéenne, je conclurai qu’il faut profondément associer l’État guinéen et employer les acteurs culturels compétents ayant une expertise vérifiable ».
Dans sa démarche, Ansoumane Diessira Condé, journaliste et animateur culturel tente tout d’abord de poser un diagnostic.
Diessira Condé est l’une des vedettes de la section culturelle de la RTG (Radio-Télévision-Guinéenne)
« Les maux dont souffre le secteur culturel c’est d’abord, l’absence d’une vision claire et cohérente à partir de laquelle toutes les actions doivent être réalisées par tous les acteurs intervenant dans le secteur ». A-t-il dit.
Pour le célèbre journaliste guinéen, la vision moderne d’une politique doit définir les priorités qu’il a citées dessous :
« L’éducation artistique et culturelle des jeunes ; la formation citoyenne des populations ; la création de richesse ; la création d’emplois ; l’insertion professionnelle des jeunes et des femmes ; le rayonnement international du pays ; l’attractivité des territoires ; la promotion de la  diversité culturelle ; la promotion de la cohabitation pacifique entre les communautés ; la promotion de la paix et l’intégration sous régionale.
Toutes les actions menées tant par le département que par les autres acteurs et les partenaires techniques de la Guinée doivent s’inscrire dans ce cadre. C’est ce qui donne la cohérence, la logique, l’efficacité et la visibilité de l’action culturelle en Guinée.
La définition de cette vision qui colle avec les préoccupations nationales et du gouvernement fait que tout en développant la culture, apporte des solutions à des problèmes sociaux, économiques, éducatifs, culturels, etc ».
Selon Diessira Condé, tel n’est pas le cas en Guinée. Par conséquent, il édifie quelques zones d’ombre et dénonce des amalgames : «  Le Ministère et certains services techniques ne jouent pas leur rôle. Il y a une confusion de genre. Exemple : le BGDA qui fait office de Caisse de Sécurité ».
De poursuivant, Diess ‘flingue’ :  « La concurrence entre le département face aux structures qu’il a lui-même agrées. En effet,  un Ministère est sensé avoir une vision, ensuite concevoir, orienter, vérifier, contrôler. Mais  le Ministère de la Culture a un tout autre  fonctionnement.  Au  lieu de faire-avec ou de faire-faire, il fait tout seul. Il conçoit, exécute et personne pour contrôler ce qu’il fait. Du coup, à la place d’un organisme de conception et d’orientation, on a une grosse Agence d’Évènementiels qui tue toutes les autres structures artistiques et culturelles. Les seuls projets qui bénéficient de subventions sont la Quinzaine Artistique et le Festival National des Arts et de la Culture qui sont des évènements conçus et exécutés par les cadres du ministères. Ce qui fait dire à de nombreux observateurs que le Ministère existe pour ses cadres. Étant entendu qu’aucune structure ne perçoit de subventions pour la réalisation de leurs activités. Ce sont là, quelques réalités qui plombent complètement le secteur culturel guinéen ».
En clair, Diessira Condé pointe du doigt le manque criard de financement  : « Il n’existe aucun dispositif pour le financement. Pas d’aide, pas de soutien. Les structures doivent se débrouiller. Dans beaucoup de pays, par exemple en France, le  financement se fait par croisement. C’est à dire que, qu’un acteur ayant un projet structurant et fédérateur peut avoir le financement soit de sa commune, de son de département, de sa région. Mais pour que cela soit possible, il faut que la décentralisation soit poussée de manière à ce que les collectivités territoriales se saisissent de compétences culturelles. Mais aucune collectivité locale en Guinée n’intègre la culture dans ses actions de développement. Tout ce que j’ai évoqué plus haut prend en compte l’évolution du contexte politique, économique, social, culturel, etc. ».
Comme solutions urgentes, Diessira ne va pas avec le dos de la cuillère : « En raison des difficultés que connaissent les structures culturelles, il est impératif de leur apporter de l’aide. Cette aide peut se faire sous plusieurs formes : Réduction ou suppression des charges d’impôts, d’eau, d’électricité pour les structures installées ou les lieux culturels : certains hôtels, maquis, restaurants, bars, qui accueillent des manifestations artistiques et culturelles. »
Dans son speech, l’ancien animateur de la célèbre émission Vacances Loisirs, attire l’attention des guinéens : « L’arrivée de la Covid-19 a amené les artistes à des innovations, des inventions par l’introduction du numérique et de ses plateformes. Le financement d’un programme pour aider les artistes à rentabiliser. Ce nouveau marché peut atténuer certains problèmes pécuniaires. En gros, si on veut sauver le secteur culturel aujourd’hui, c’est de le prendre en compte dans le plan d’urgence. Et pour être équitable et juste, il faut identifier tout le monde ».
Abraham SIDIBÉ, promoteur culturel, lui, nous propose un Plan Marshall
Abraham SIDIBÉ est initiateur de « Guinée Music Awards »
« Aujourd’hui, on demande comment relancer cette culture ? C’est vraiment écœurant ! Moi je pose la question : ce passé si glorieux de la culture guinéenne, qu’est-ce qu’on en a fait ? Qu’est-ce que nous avions fait de notre passé culturel ? Je veux parler de l’ensemble de notre culture : les ballets, la musique, les percussions, le cinéma etc. Est-ce que nous avions bien négocié ce passé ? Ou bien nous avons tout simplement jeté le bébé avec l’eau de bain ? C’est vrai que nous ne sommes plus dans les mêmes types de régimes ? Aujourd’hui, nous sommes dans le libéralisme. Mais laissez-moi vous dire que tout pays libéral subventionne sa culture. Moi je ne parle pas des aumônes qu’on est en train de distribuer ci et là. Ça, ce n’est pas du soutien à la culture. Donc, la question est tellement large qu’on ne peut finir de la répondre en quelques minutes. La question est plus large que les débats qui se font autour des élections, de la constitution ainsi qu’autour des projets miniers ». A-t-il affirmé d’entrée de jeu.
Approches de solutions
« Pour relancer la culture en Guinée, il faut impérativement un véritable Plan Marshall. Les pays comme le Nigéria, l’Afrique du Sud qui sont des pays libéraux, il y’a tout un mécanisme de financement derrière leur industrie culturelle. La même chose doit se passer en Guinée. Il faut donner des dettes colossales aux acteurs culturels, qu’ils pourront rembourser comme il (État, NDLR) le font avec le FMI (Fonds Monétaire International), la Banque Mondiale, la Banque Islamique. C’est exactement la même chose qu’il faut pour la culture en Guinée. Alors, le Plan Marshall est la meilleure solution pour relancer plus vite notre culture.
Nous sommes dans un pays libéral, faites des plans détaillés avec des garanties pour les artistes  et pour des structures pour qu’à la longue, ils puissent rembourser leurs dettes.
Prenez l’exemple sur la Jamaïque, un petit pays, le comparant aux États-Unis sur le plan de développement, il n’y a pas match. Mais musicalement, on peut bien les comparer. C’est parce que la Jamaïque est soutenue culturellement par l’État et par les banques ».
Abraham repose ses arguments sur des exemples.
« Ne pensez-vous pas que les Ballets Africains sont capables de faire une tournée mondiale et de rembourser les dettes qu’ils vont contracter soit avec les banques commerciales, soit avec l’État ? C’est bien possible avec un partenariat public-privé pour soutenir le secteur culturel. Il y a plusieurs structures crédibles en Guinée qui sont capables de produire de vrais spectacles et faire tourner des artistes guinéens à l’international s’il y’a un financement conséquent.
La Guinée dispose du potentiel, des personnes ressources capables de vendre le pays si les conditions sont créées. Les artistes ne peuvent pas se prendre en charge. Mais comment ? Il faut un coup de pouce d’abord. Dans les autres pays, ils sont accompagnés par l’État,  par les banques, les institutions financières. Le libéralisme demande qu’on soutienne le secteur culturel ».
Un autre exemple : « Regardez un jeune comme Takana Zion qui a aujourd’hui 34 ans. À son jeune âge, ce qu’il a produit, c’est énorme. Je veux dire, si l’État guinéen se portait garant devant les banques pour donner à ce jeune, 2 millions, ou 3 millions d’euros pour finir son méga projet de Coyah, est-ce que Takana ne peut pas drainer l’industrie du reggae mondial dans notre pays ? Mais c’est lui-même qui a fait son investissement, il s’est saigné.
Takana Zion est capable de rembourser 2 millions d’euros sur une période bien déterminée. Et il est capable de nous envoyer des touristes dans notre pays. C’est exactement la même chose que Bob Marley a fait en Jamaïque, à Londres, mais il a été soutenu par des banques en Angleterre. Car, son cachet seul ne pouvait suffire. Mais en Guinée, rien que des problèmes d’égos, on ne parle pas de business. Dommage ! »
Et vous ? Que pensez-vous de la relance culturelle en Guinée ?
SITANEWS©
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