INTERVIEW – Depuis 34 ans, le Festival International Nuits d’Afrique à Montréal rayonne au firmament des musiques du monde. De succès en succès, cette grande messe culturelle devient au fil du temps, un carrefour pour des artistes révélations et des grandes stars de la palette musique.


Du Club Balattou où tout a commencé en 1987, au Quartier des Spectacles (Montréal), les Nuits d’Afrique accueillent tous les ans, des centaines de milliers de festivaliers composées de diffuseurs, de tourneurs, de boukeurs et des mélomanes venus des Caraïbes, des Antilles, de l’Afrique et d’ailleurs. Le choc des cultures !

La Directrice Générale et Co-fondatrice de ce festival, Suzanne ROUSSEAU a bien voulu accorder à notre Rédaction, une interview première et exclusive. Lisez in extenso, l’intégralité de cette entrevue.

Photo : Suzanne ROUSSEAU, pleine de détermination et de joie à tenir depuis une trentaine d’années les Nuits d’Afrique aux côtés L. TOURÉ.

Sitanews: Bonsoir Suzanne ! Ça fait plaisir de vous avoir pour une première fois sur notre plateforme.

Suzanne : Merci, le plaisir est partagé

Le festival Nuits d’Afrique est créé par Lamine Touré. Depuis plusieurs années, vous travaillez avec cet homme de culture. Comment tout a débuté ? Quelle est l’importance de votre collaborateur… ?

J’ai eu l’opportunité de le rencontrer il y a 35 ans et peut-être 6 mois avant qu’il ne décide d’ouvrir le Club Balattou en août 1985, là où tout a commencé.

Avec cette grande ouverture d’esprit de Monsieur Touré, il a rendu si important le festival Nuits d’Afrique à Montréal et à l’international dont il est le principal Fondateur. C’est quelqu’un qui aime partager ses connaissances. Il incarne les valeurs de toutes les cultures qu’on retrouves en Afrique, toutes les histoires. Ensuite, tous les liens qu’il y a en Afrique et qui ont étendu leurs influences musicales dans les Antilles, les Caraïbes et en Amérique Latine.

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Monsieur Touré n’est pas trop dans les médias, mais il travaille très dur. Il est là pour les artistes et le grand public. Monsieur Touré est une très grande ressource pour les gens de la Diaspora qui veulent savoir leurs origines ainsi que pour les diverses cultures. Et c’est pourquoi d’ailleurs, il a créé le Club Balattou ensuite le festival Nuits d’Afrique avant de les rendre accessibles au plus grand nombre.

Photo : Lamine TOURÉ, le fondateur du Club Balattou (1985) et le festival international Nuits d’Afrique (1987) à Montréal

La première édition du festival Nuits d’Afrique est organisée en juillet 1987 au Club Balattou. C’est toute une histoire.

Cette année, nous allons faire beaucoup d’événements, une sorte de rétrospective. Parce que ce sera une édition anniversaire. Donc, tout au long de l’année, ça va être un travail intense comme nous le faisons à chaque édition anniversaire. Cela va nous permettre de regarder dans nos archives, de nous rappeler l’importance de ce festival et tout ce qu’il représente pour l’Afrique, les Antilles, les caraïbes et pour l’Amérique du Nord.

Le festival Nuits d’Afrique est devenu une vitrine. Quelle est la clé de votre réussite ?

Pour tout vous dire, ce festival a vraiment sa raison d’être. Il répond aux besoins. Ce festival résulte d’un grand sentiment d’appartenance témoigné par les festivaliers, les journalistes, les artistes qui vivent au Canada et à l’international. Nous sentons une grande fierté à présenter ce festival. Chose qui nous anime à toujours amener à se dépasser chaque année, et à répondre aux besoins des gens à faire grandir ce festival.

Vraiment, notre souhait est que ce festival ait sa juste valeur. Ce qui est pour nous, une richesse incroyable. Nous avons réussi à nous entourer d’une équipe tellement dévouée à donner à ce festival, sa grande valeur chaque année.

Nous travaillons toute l’année pour chaque fois mettre la barre plus haut. Notre façon de réussir ce festival est la manière dont nous accueillons les festivaliers, les artistes et les nouvelles personnes dans notre équipe. Cet accueil humain-là est vraiment la trame et la clé de notre réussite.

Ensuite, nous travaillons fort pour trouver les financements appropriés pour bien faire ce festival chaque année. Par exemple, qu’on ait la logistique et que les artistes aient leurs visas à temps, etc. C’est un suivi constant pour se rassurer que tout est bien organisé.

Pour Monsieur Touré, à la fin de chaque édition, il est normal d’écouter les gens, les conseils pour savoir ce qui a bien marché et ce qui est à améliorer. Cet aspect est très important pour lui.

Photo : Meiway sur scène au festival nuits d’Afrique à Montréal/Crédit photo : M. BELMELLAT 2019

La 34e édition du festival Nuits d’Afrique prévue en Juillet est annulée à cause de Coronavirus. Mais une édition spéciale est prévue à l’automne cette année. Qu’est-ce que cela vous cause comme préjudice en termes d’énergie et de financement ?

Depuis le mois de septembre, notre équipe et tous nos partenaires se préparent activement pour bien tenir ce festival cet été. C’est à partir de la mi-mars que le Gouvernement a commencé à donner des consignes de confinement pour éviter la propagation de Coronavirus. Et nous, malgré cela, on se préparait à être prêt à recevoir les artistes de l’international et à tout mettre en œuvre. Mais l’étape première était de confirmer le programme pour ces artistes internationaux qui, eux, avaient déjà signé le contrat et étaient prêts à venir.

Mais de notre côté, il fallait attendre jusqu’à la mi-avril pour prendre une décision avant de tout lancer publiquement.

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Malgré cette incertitude, nous étions aussi prêts à toutes situations. C’est à la veille que le gouvernement a annoncé le 10 avril, qu’il n’y a aucun événement qui pourra se tenir  jusqu’au 31 août. Si cela n’était pas fait, nous, nous étions prêts à annoncer publiquement aux artistes et à nos partenaires le mardi 14 avril, qu’on pouvait vraiment avancer. C’était difficile à prendre comme décision.

C’était important pour nous de contacter chaque personne pour quand-même étudier toutes ces situations et garder aussi les liens.

Cette décision du Gouvernement a touché tout l’écosystème culturel : les artistes qui sont les premiers touchés, les fournisseurs, les partenaires, les médias qui en découlent.

Il était question maintenant de s’adapter et de trouver des solutions alternatives. Pour nous, c’est inconcevable de ne pas présenter ce festival pour donner cette chance aux artistes et au public. Espérons qu’à l’automne, que tout puisse reprendre.

Photo : Tabou Combo sur la scène du Festival Nuits d’Afrique/Crédit photo : M. BELMELLAT 2019

L’engouement sera-t-il encore de taille ?

En équipe, nous avons décidé en tout cas de présenter le festival autrement à l’automne. C’est la 34è édition sur 34 jours. C’est vrai que cela ne sera pas la même envergure que l’été. Cette édition se fera seulement en salle. Il y aura 25 concerts dans 5 salles différentes et 8 séries du festival.

L’équipe n’a pas cessé de travailler [Télétravail NDLR]. Car, cette année est très importante pour nous. L’automne va être très occupé avec ce festival. Mais en même temps, nous allons aussi préparer la 35è édition tout au long de l’année. Parce que l’idée, c’est de faire grandir ce festival en 2021. Cela va nous permettre de présenter plus de concerts et développer des activités encore beaucoup plus populaires sur des nouveaux espaces. 2021 va être une année charnière.

Il faut prendre le bon côté des choses. Le fait de ne pas présenter le festival en Juillet, va nous permettre de faire de grandes préparations pour l’année suivante.

Les mesures sont-elles prises par les autorités pour alléger vos pertes s’il y en a, bien sûr ?

La plupart des bailleurs de fonds publics maintiennent leurs aides financières à tous les festivals qui ont eu lieu ou pas. Et même certains partenaires privés qui financent le festival pour une certaine visibilité, maintiennent également leurs aides. C’est vraiment très rassurant et encourageant.

Avez-vous quand-même des inquiétudes ?

On veut juste espérer que dans le futur, le gouvernement puisse continuer à maintenir ces financements-là. C’est un peu ça nos inquiétudes à moyen et long terme. Sachez que ces festivals ont des retombées économiques très importantes. Car, ils attirent beaucoup de touristes dans le pays.

Quel est le chiffre d’affaires du festival Nuits d’Afrique ?

Le chiffre d’affaires du festival Nuits d’Afrique n’est vraiment pas à la hauteur de tout ce qu’il doit être avec toute sa renommée, son rayonnement et la qualité d’artistes qu’il présente chaque année. On est toujours en développement et en croissance. Son chiffre d’affaires en 34 ans, est seulement 2 MILLIONS DE DOLLARS CANADIENS pour un événement qui dure 13 jours, c’est très peu.

Qu’est ce qui était prévu en juillet en termes de programmation ?

Il y avait 60 concerts, 40 mini concerts et d’autres activités participatives qui étaient prévus. Donc en tout, 100 concerts étaient programmés. Le groupe qui allait ouvrir officiellement ce festival est l’orchestre national BAOBAB qui célèbre ses 50 ans d’anniversaire.

Quels sont les profits que tirent les artistes qui  participent à ce festival tous les ans ?

Je me dis que la meilleure réponse à cette question doit être donnée par les artistes et le public eux-mêmes. Mais des fois, j’écoute ces artistes en entrevue. Je comprends que pour eux, c’est une fierté de faire partie de cette vitrine [Nuits d’Afrique NDLR]. Par exemple, vos amis de Degg J Force 3 [groupe urbain guinéen NDLR], j’aime bien discuter avec eux, vu qu’ils sont à la fois artistes et promoteurs. Ils ont vraiment une vision globale de l’industrie musicale.

Ensuite, beaucoup nous disent qu’à travers le festival Nuits d’Afrique, ils ont trouvé des diffuseurs, des dates aux États Unis, en Europe. C’est très important pour nous d’entendre toutes ces marques de reconnaissances.

Parlons à présent des conditions de participation des artistes au festival Nuits d’Afrique ?

Il faut que l’artiste soit en tournée en Amérique du Nord. Il ne peut pas venir juste pour les Nuits d’Afrique. Parce que financièrement, ce n’est pas tenable. Et ce n’est pas aussi intéressant pour l’artiste lui-même de venir pour juste une seule date à Montréal. Il faut amortir les frais de billets d’avion, les frais d’hébergement, etc.

Ensuite, il faut que les artistes aient des dates dans d’autres villes pour que les visas soient acceptés par l’Ambassade. Il faut convaincre alors d’autres festivals à programmer ces artistes-là. Donc, tout cela constitue est un gros travail.

Les Nuits d’Afrique, c’est aussi la production de disques ?

Oui, exactement ! Nous créons les Disques Nuits d’Afrique et cela, depuis la première année. Cela est né d’un constat du fait que dans les magasins de disques, il n’y avait pas de sections Musiques du Monde. C’est ainsi, nous avons décidé de faire chaque fois, des compilations musicales avant la venue de ces artistes sur le festival. Cette œuvre représente un outil promotionnel qu’on fait parvenir aux médias, dans les magasins de disques, les postes d’écoute. En quelque sorte, c’est un volet qui est créé pour donner la possibilité aux gens à  avoir accès à ces musiques-là, ici à Montréal.

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Et par coup de chance, si ces artistes ont un contrat de distribution de leurs albums ici, cela les aide à pouvoir couvrir certaines charges. C’est pour boucler la boucle et faciliter leur venue à Montréal et se faire connaître.

Que deviendra le festival Nuits d’Afrique dans 10 ou dans 20 ans 

C’est le souhait que l’engouement extérieur soit en même temps que celui en salle. Quand nous allons arriver à cette étape-là, le festival va devenir encore beaucoup plus grand. Parce qu’on aura plus de chance à donner plus de places aux artistes. D’ailleurs, à partir de l’année prochaine, nous allons avoir plus de scènes. Ça veut dire que nous allons grandir graduellement. C’est pourquoi nous faisons attention au budget, on équilibre les frais, les dépenses et les revenus.

Pour également gagner ce pari, on s’entoure de gens qui vont nous aider à développer le financement privé. Surtout, ce volet va nous aider à agrandir davantage le festival.

Photo : festival Nuits d’Afrique – 2015

Autre chose. Nous faisons appel aux spécialistes pour faire développer le volet numérique qui est très important pour nous. Nous aimerons que le festival Nuits d’Afrique et tous ses artistes soient archivés numériquement et qu’on rende la plateforme accessible à un plus grand nombre de public.

Aussi, le rêve ultime de Monsieur Touré dans 10 ans peut-être, est d’amener les Nuits d’Afrique, mais, le modèle canadien en Afrique. Donc moi, c’est mon devoir de commencer à penser déjà aux étapes qu’il faudra faire pour réussir ce projet. Notamment, créer éventuellement des ponts avec des partenaires.

Avez-vous quelque chose à ajouter avant de boucler cette interview ?

Oui ! C’est juste pour dire que c’est très déchirant pour nous. C’est pourquoi, avant d’annoncer cette annulation, on tenait à parler à chaque personne. Vraiment, c’est difficile pour nous de concevoir que cet été, on ne pourra pas présenter ce festival. Mais nous allons mettre toute notre énergie pour réussir cet automne, mais aussi pour l’année prochaine. Tout ce qui était prévu sera retravaillé, et ce festival va grandir les années à venir. Nous souhaitons pouvoir trouver le financement pour pouvoir le faire d’une manière grandiose, et pouvoir donner les places à tous nos artistes. Nous sommes là pour eux, et c’est notre raison d’être.

Merci Suzanne Rousseau

 C’est moi qui vous remercie

Interview réalisée par Syta CAMARA ©SITANEWS 

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