Oumar Sool Kaba est l’une des stars du monde de la radio privée en Guinée. En retrait depuis un moment, l’animateur vedette de la célèbre émission « Happy Day » a bien voulu nous parler. La question de jeunesse, sa personnalité et ses beaux jours de succès à l’antenne sont entre autres des sujets épluchés lors de notre entretien en France. Lisez.
Tu es perçu comme un modèle pour la jeunesse de Guinée. Tandis que la presque totalité de cette couche est désœuvrée et à la merci des politiques. Par désespoir, de nombreux jeunes bravent le désert ou la méditerranée à la quête du bonheur. Une situation bouleversante. Selon toi, qui en est responsable ? Le pays ? Les dirigeants ? Ou la jeunesse elle-même ?
« Je pense que nous devons écarter les mots « pays » de cette question. Le pays lui-même est un très bon pays. Cela s’explique par cette phrase coranique : « Le bon pays, sa végétation pousse avec la grâce de son seigneur ; quant au mauvais pays, (sa végétation) ne sort qu’insuffisamment et difficilement ». [7-58 Coran, NDLR].
Quand on voit la Guinée telle que la nature nous l’a doté : la générosité, la qualité du sol et sous-sol des différentes régions naturelles, une mer incroyable, de belles îles, des infrastructures malgré qu’elles se trouvent dans de mauvais états, je me dis que le pays a tout pour que l’on le développe. On a tout pour réussir mais malheureusement, ce n’est pas ce qui se passe. Je me dis que c’est la politique appliquée par les uns et les autres qui n’a pas toujours été suffisamment à la hauteur. Ce sont les hommes qui viennent à la tête de notre pays qui dirigent mal. Cela, à mon avis, sous l’influence des grandes puissances étrangères.
On doit se poser la question de savoir est-ce que le modèle économique, le modèle de société et le modèle de démocratie que l’occident essaye depuis des décennies d’imposer et de veiller à son respect scrupuleux selon les pays – il n’est un secret pour personne que ces puissances agissent dans ce sens de façon sélective –  sont adaptés à notre niveau de développement, à nos mentalités et à nos organisations internes ?
Moi je dis que ces modèles constituent, au contraire, un problème pour nous, et non la solution miracle. Donc le pays, on ne peut l’accuser de rien.
Parlant de la jeunesse, cette couche est beaucoup plus victime que coupable. Parce que, quand vous prenez par exemple Cellou Dalein Diallo, Alpha Condé ou Sidya Touré etc., personne parmi ces gens ne peut partir tout seul dans un bureau de vote, s’isoler devant une urne, glisser un bulletin, sortir et crier victoire. Ce sont les gens qui viennent voter pour eux. Il y a toujours des jeunes qui viennent marcher pour eux, mobiliser des gens et faire des propagandes à leur faveur.
Mais à chaque fois que ces politiques viennent au pouvoir, les jeunes sont toujours les grands oubliés de la société. Mais quand il y a des manifestations et qu’il y a des violences policières, les premières victimes sont les jeunes. Ils sont toujours utilisés mais leurs conditions de vie déplorables demeurent : la majorité des écoles, des universités et autres instituts de formations professionnelles ne sont pas à la hauteur.
Les jeunes formés en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Ghana ou dans d’autres pays de la sous-région, viennent toujours prendre des postes de responsabilité dans des institutions ou entreprises devant les jeunes guinéens. Parce que tout simplement, ils n’ont pas cette formation qu’il faut. »
Dans ce cas, qu’est-ce qu’il faut envisager ?
« Le problème est que, tout le monde veut partir à l’université pour être peut-être Président ou ministre. Tandis que, l’État devrait mettre en place une bonne politique d’insertion des jeunes en valorisant les écoles professionnelles pouvant permettre à sa jeunesse de se former à de bons métiers qui sont quotidiennement rentables.
Il y’a beaucoup de choses qu’on peut faire pour cette jeunesse afin qu’elle refuse de mourir banalement pour quelqu’un, sur un terrain politique. Et qu’elle participe au débat politique de son pays mais, sans pourtant aller jusqu’aux extrêmes. Si cela est compris, les jeunes réfléchiraient avant de braver les océans effrayants, où ils n’ont qu’une chance sur trois seulement d’atteindre l’eldorado, l’occident. »
Donc, veux-tu imputer la responsabilité à l’État ?
« Je pense que sur toute la ligne, c’est la faute de l’État même si la jeunesse n’est pas aussi à dédouaner totalement. parce qu’au lieu de se battre pour se faire entendre comme il le faut auprès des gouvernants, ils sont souvent occupés à d’autres choses qui ne leur apportent rien.
Quand les politiques convoquent tout de suite une ou deux manifestations, et qu’ils voient que tout est vide partout, ils sauront que les jeunes sont mécontents. Par ricochet, ces politiques vont désormais changer de plan et penser plutôt à mettre cette jeunesse en confiance. »
Tu es régulièrement sur les réseaux sociaux où tu donnes souvent ton point de vue sur l’actualité du pays. Qu’est-ce qui motive ces sorties ?
« J’ai toujours été dans le partage. Je me dis que ça doit faire partie de mes rôles que je me suis adjugé pour être au maximum du côté de mon pays et de sa jeunesse essentiellement.
J’ai remarqué sur les réseaux sociaux, qu’il y a beaucoup d’anonymes que personne ne connaissait avant. Aujourd’hui, ces gens se sont taillés une certaine réputation de par le nombre de vues et de clics sur les vidéos qu’ils produisent quotidiennement. De par le nombre de partages, de commentaires, etc… qui ont des audiences pas possibles. Mais qui, ce qui n’est pas le cas chez tout le monde, mais l’écrasante majorité, parlent des choses dont ils n’en savent absolument rien.
Malheureusement, il se trouve que ces gens ont une forte influence sur une grande partie de notre jeunesse, sur la population guinéenne qui est majoritairement analphabète. Ces gens agissent avec beaucoup d’injustice, de bêtises et qui s’attribuent  des noms de cyber-activiste, de blogueur, des noms utilisés à tort pour venir polluer l’esprit de la grande majorité qu’ils manipulent politiquement, en les incitants à des choses horribles, pendant que généralement eux-mêmes, ils ne sont pas au pays. Dommage !
Alors souvent, quand on constate autant de contrevérités, on se sent investi de la mission suivante : essayer de donner même pas des informations contraires, mais des informations qui sont quand même beaucoup plus fouillées, beaucoup plus cherchées, beaucoup plus analysées. Cela, pour que cette  jeunesse puisse avoir le choix entre les intox et les vraies informations.
C’est pourquoi, je prends la parole parfois quand le pays est confronté à une certaine difficulté et qu’il faut communiquer pour apaiser. Par exemple, le cas qui nous concerne tous, le coronavirus. Quand j’ai des informations fiables et importantes, je viens les partager avec mes compatriotes. »
Quel souvenir gardes-tu encore de tes beaux jours à la radio en Guinée ?
« Je garde de très bons et de mauvais souvenirs. Je crois que les meilleurs souvenirs que je garde encore, ce sont ces bons rapports que j’avais avec les auditeurs et quelques rares collaborateurs.
La radio a fait que j’ai appris à connaître l’homme ; à connaître les gens entre les moments d’activités et les moments où, on est un peu en retrait.
Franchement, j’ai gardé de très bons souvenirs avec des auditeurs incroyables et magnifiques. Moi qui venais de l’un des tout-petits quartiers (SIG Madina Cité) de Conakry, moi qui avais loupé mes études très tôt, moi qui partait dormir avec des copains chez eux. Ce qui me stressait très souvent, je me considérais comme un énorme incompris face à ma famille.
Donc, le seul moyen pour moi, c’était de me mettre en retrait, réfléchir à comment m’en sortir. C’est vrai que les études n’avaient pas marché, mais j’étais conscient que je devrais m’en sortir un jour. Et c’est là que mon côté touche-à-tout s’est vraiment réveillé en moi. »
Quel a été le déclic ?
« A l’avènement  des radios privées en Guinée, je me suis dit que c’est une énorme opportunité pour pouvoir rassurer d’abord ma famille. Montrer que ce n’est pas parce que les études sur la filière normale ont échoué, que j’ai raté ma vie. Au fil du temps, je sentais que plus les années passaient, plus mes parents devenaient fiers et rassurés. »
Comment était ton rapport avec ta famille après que tu aies cessé d’être scolaire ?
« J’avoue que j’ai connu des rapports très difficiles avec ma famille, à cause de mes études qui n’ont pas marché. Avec mon père par exemple, qui était très dur, il était quelqu’un de très sévère. Depuis que j’avais 10 ans, il voulait que je sois comme lui. C’est pourquoi, il était vraiment strict avec moi. »
Alors, comment ton père a perçu tes années de succès à la radio ?
« Quand je venais dès fois dans la famille, je trouvais mon papa en train d’écouter la radio, alors qu’il venait d’écouter une de mes émissions. Le sourire et la satisfaction que je voyais dans ses yeux étaient énormes. Il devait forcément se dire : « même si tu ne gagnais pas des millions pour changer nos vies, en tout cas, je suis fier et très satisfait de toi ».
Faire de la radio est une chance. Tout le monde se rend compte dans son lit, même dans sa douche, de la qualité. Donc mes parents pouvaient savoir ce que je faisais tout le temps dans le cadre de mon travail, même si ça ne me donnait pas grand chose en termes d’argent. »
Oui, tu n’as pas eu des millions étant à la radio, mais tu n’as pas non plus exercé inutilement ce métier. C’est ça ?
« Justement ! Je n’ai pas fait ce métier vainement. Mon passage à la radio a marqué pas mal de personnes. Il y a des gens que j’ai aidé dans leur quotidien à ne pas ressentir le poids de leurs problèmes, à ne pas ressentir tous les soucis qui les hantaient tout le temps avec les messages que je véhiculais dans mes interventions entre les chansons. Beaucoup m’appellent pour me témoigner combien de fois mon travail leur a été utile. Franchement, ce sont des souvenirs que je n’oublie pas et ils n’ont pas de prix. »
La radio t’a apporté quoi d’autres, à part la reconnaissance de tes auditeurs ?
« La radio m’a permis aussi de connaître l’importance de la loyauté et une vraie amitié. C’est dans la radio de Aissatou Bella Diallo, enfin, de son feu mari Youssouf (Rire), [Liberté Fm NDLR] où j’ai voulu travailler d’abord. Puisqu’un de mes frères et ami d’enfance, Cheick Ahmed Tidiane DIANÉ, le patron du restaurant Rio Pongo m’y a recommandé.  Donc, je suis allé à la radio Liberté, j’y suis resté plusieurs semaines. Tout le temps on me faisait rédiger des questions au niveau de la rédaction sportive avec un certain Ibrahima Diallo qui préférait que je rédige quand il devait interviewer des gens. Mais je ne devais pas participer aux débats. Donc, j’ai beaucoup marché,  mais jamais on ne m’a mis à l’antenne. Finalement j’ai quitté.
En partant à la maison, comme par hasard, j’ai rencontré un de mes amis d’enfance, Ibrahima N’diaye de Nostalgie FM. Celui-ci m’a mis dans sa voiture et je lui ai expliqué ma mésaventure avec la radio Liberté FM. C’est ainsi qu’il m’a passé le numéro du Patron de la radio Nostalgie.
Après un test, suivi d’un échange avec le Boss, j’ai été retenu et c’était parti. Donc en parlant de loyauté, je dirai que je suis venu à la radio Nostalgie grâce à mon ami Ibrahima N’diaye. Il m’a aidé. Il avait le sentiment de réussir quelque chose, celui d’envoyer un de ses amis dans le monde des médias. C’est pourquoi je n’oublierai pas cet ami, ce frère-là. C’est un incroyable souvenir.
C’est quelque chose qui m’a aussi consolidé dans ma position qui veut que l’on reste loyal envers les autres. Que l’on cherche certes à grimper, mais pas forcément en écrasant les autres. Malheureusement, écraser les autres fait partie des aspects négatifs des souvenirs que j’ai retenus dans le monde des médias : beaucoup de jalousie et beaucoup d’ennemis. »
Penses-tu avoir apporté quelque chose à la vie des radios privées en Guinée ?
« Ah ! Cette question, c’est un peu gênant. Parce que j’aurais préféré que ce soit les autres qui parlent de moi. Mais puisqu’il faut se prêter à l’exercice, je dirai plutôt oui, j’ai apporté quelque chose à certaines radios.
Aujourd’hui, il y’a toute une floraison de radios privées dans le pays. Mais cela a commencé d’abord sur une, et moi j’ai eu la chance de m’y retrouver 6 mois après son lancement. Elle a été lancée mais il n’ y avait pas encore beaucoup d’émissions à l’époque. On faisait juste une playlist et des flash infos.  Et puis quelque temps après, je suis arrivé dans la vague des premiers animateurs. Et je me suis retrouvé comme l’un des plus utilisés à l’antenne avec pas moins de 21 heures par semaine, durant les 18 premiers mois.
Sur cette radio, je pense avoir transformé la tranche d’heure 9h-12 (midi) en Guinée et qui fut un véritable rendez-vous que beaucoup de gens attendaient. La qualité et la diversité de nos différents auditeurs en faisaient foi. Des bureaux les plus huppés du pays aux endroits les plus improbables, les auditeurs pouvaient venir de partout. C’était très valorisant.
En termes humains, il s’est passé pas mal de choses. Parce que j’ai sorti des gens dans l’anonymat. C’est-à-dire, des gens qui n’étaient pas connus que j’ai pris et transformés en animateur ou animatrice, certains exercent encore aujourd’hui dans des médias.
La qualité de ce que je faisais aussi en termes d’émission était perçue comme un repère pour beaucoup de jeunes qui arrivaient dans le métier. Cela avait influencé pas mal d’entre eux.
Donc tout ce vécu radio, a forcément constitué une sorte d’éléments de comparaison qui a sans doute favorisé de l’émulation, même si cela a généré pas mal de jalousie également.
Ensuite, j’ai pu contribuer à booster les chiffres d’affaires des médias sur lesquels j’ai bossé. Parce qu’ils ont eu beaucoup de publicités. Les patrons eux-mêmes me l’ont confirmé, même si nous, en ce temps,  nous ne devions ramasser que des miettes. C’était comme ça. Voilà ! »
Donnes-nous quelques exemples concrets
« A la radio Nostalgie par exemple, j’ai été le premier animateur à avoir vendu un gros espace dans une émission à plus de 35 millions à l’époque avant l’an 2009. C’est la société MTN Areeba qui était arrivée à l’époque pour vendre Areeba Music. Ils avaient fait une sorte de sondage entre une émission qu’on appelle ‘’My Libre Antenne’’ sur Espace Fm et ‘’Happy Day’’ sur Nostalgie. Dans ce sondage, « Happy Day » est passé. Donc, cet argent est arrivé dans les caisses de la radio Nostalgie, même si les 20% qui devait me revenir a créé un problème entre le patron de la radio et moi. Celui-ci estimait que ce que devait faire 20% sur 35 millions, était trop pour moi. »
N’est-ce pas, cela votre pomme de discorde ?
« Oui, cette histoire en fait partie. Quand quelqu’un ramenait un marché de 2 millions et qu’il acceptait de donner 20% de ce montant comme commission, ce n’était pas un problème pour lui. Mais quand moi, mon émission faisait entrer 35 millions, les 20% étaient beaucoup dans sa tête. Donc, il faut que je reste toujours dépendant, il ne faut pas que je m’en sorte. C’est ce que ça veut dire. Alors, cette situation fait partie des motivations de mon départ de la radio Nostalgie. »
Ne regrettes-tu pas ?
« Non ! Même si, la radio m’a tout apporté, sauf de l’argent, l’injuste n’est complètement indigeste. Si elle m’avait apporté de l’argent, on l’aurait su. Au contraire, c’est moi qui ai apporté de l’argent à des organes de médias. Mais ceux-ci ne m’ont rien apporté en termes d’argent (Rire). »
Que penses-tu de ta célébrité en Guinée ?
« Sur l’aspect de la célébrité, je ne sais pas si je suis célèbre. Je sais que j’étais, certes, un peu moins connu avant que je ne devienne animateur culturel, mais je m’étais d’abord retrouvé dans un film dont l’opportunité m’a été donné par un de mes amis et grand-frère, le regretté Mohamed Yamory Mansaré ‘’YAMOS’’. [RIP ndlr].
Ce film est aujourd’hui sur YouTube et ça s’appelle « Les Épouses » sorti en 2000. Il avait été diffusé dans les salles de cinéma en Guinée mais aussi, en partie racheté par Canal France International (CFI) qui l’a diffusé dans beaucoup de chaines francophones de l’Afrique. Donc j’avais commencé à être un tout petit peu connu (Rire). Quelques années après, je me suis retrouvé dans les radios et cela m’a apporté de la notoriété et beaucoup de choses à ma cote de popularité. »
Interview réalisée par Sita CAMARA
©SITANEWS.NET
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