Voici la suite de notre interview fleuve avec Oumar SOOL Kaba, journaliste et animateur culturel très réputé en Guinée. En tout, plus de trente questions lui ont été posées. Lisez la dernière partie.

 Quelle est ton appréciation sur le métier d’animateur culturel en Guinée ? 

« D’une part, je peux dire que ça s’améliore. Car, il y a quelques sangs neufs qui se sont révélés ces 4-5 dernières années, mais dans quelques médias seulement. Des jeunes avec pas mal de potentiels mais attention, je parle seulement de P.O.T.E.N.T.I.E.L, donc, qui ont impérieusement besoin de vrai coaching pour une meilleure expression de leur potentialité réelle et qui n’est copiée à personne.

Certes, il ne faut pas leur enlever la possibilité d’improviser car, c’est ça aussi, être animateur.  Mais je pense qu’il faut d’abord et surtout leurs inculquer davantage la vraie culture du travail, les amener à être plus appliqués et canaliser leur énergie au service de l’essentiel. Je pense que c’est les deux et seulement les deux qui feront d’eux, des animateurs aimés et respectés de tous et dans la durée (très important).

Malheureusement chez nous aujourd’hui, des proprios véreux ne pensent qu’à une chose : prendre des jeunes sans expérience, profiter du fait que ceux-ci seront tous excités rien qu’en pensant à l’opportunité d’exposition dont ils feront l’objet, les livrer à eux même à l’antenne, histoire de remplir leurs tranches musicales, boucher des trous. Car, en réalité, ces patrons n’ont de considération que pour les tranches politiques depuis plusieurs années maintenant. Très vite, ces jeunes prennent la grosse tête car ils parlent désormais à 1000 personnes par jour, arrêtent de progresser et hop ! Ils commencent à ennuyer les gens, tout simplement parce qu’ils n’innovent plus. »

Malgré cette réalité « déplorable », y a-t-il des talents ?

« Oui ! Franchement, il n’y a des talents qui se sont révélés. Mais ils sont tellement exploités par rapport aux foutaises qu’ils perçoivent comme «salaires», que ça se voit qu’ils n’ont plus envie. Ils y restent, soit parce qu’ils ont peur de se retrouver à la rue dans un pays sans travail, soit parce que les médias leurs ‘’permettent’’ de créer d’autres activités à côté pour gagner quelques sous.

Mais dans tous les cas, ils ont de moins en moins envie de mouiller le maillot comme certains aînés que vous devez bien connaître. Suivez mon regard (Rire).

Ensuite, vu que je ne vis pas en Guinée maintenant et qu’il y a beaucoup de radios qui ont été lancées là-bas après que je sois parti, il doit certainement en avoir d’autres que je ne connais pas.  En tout, je connais quelques 4 ou 5 qui sont pas mal du tout et même bons. »

Oui, mais n’est-ce pas 5 c’est peu par rapport au nombre pléthorique d’animateurs dans les radios ? Les raisons ne sont-elles pas  les mauvaises conditions de travail de ces jeunes ?

« Je suis d’accord, les conditions de vie de l’écrasante majorité laissent à désirer. Mais je me dis que c’est un peu la faute de nos dirigeants. Je veux juste dire, qu’il faut que les autorités aussi fassent leur travail. Une partie du travail du gouvernement consiste à faire en sorte que les guinéens et surtout les jeunes trouvent du vrai travail.

Dans les médias en Guinée, vous avez combien qui sont bien rémunérés ? Combien sont enregistrés à la Caisse Nationale de Sécurité Sociale ? En cas d’accident grave, qui va les prendre en charge ? C’est justement là, où l’État a failli à une partie de sa mission qui est, ici, de veiller au respect du droit des travailleurs.

Quand on donne du travail, il y’a de la cotisation patronale, on doit contribuer à la Caisse Nationale de la Sécurité Sociale pour palier à beaucoup d’éventualités : maladies, cas de décès, accidents graves etc. Mais hélas !

D’ailleurs, combien sont dans les médias en Guinée et qui ont, ne serait-ce qu’un semblant de contrat, à plus forte raison un vrai contrat dûment ficelé ? »

Alors, Quelles sont les vraies conséquences de cette exploitation et ce laisser-aller dans des radios privées en Guinée ?

« Oui, des conséquences graves. Comment voulez-vous que quelqu’un  qui prend 500 mille par mois, avec tout ce que nous connaissons comme galère dans ce métier, puisse travailler dans l’honnêteté. 500 mille au bout de 10 jours, plus rien ne va lui rester. Les parents n’ont pas de retraite, ce sont les enfants qui soutiennent les familles.

Dans les radios, ce n’est pas grand-chose, mais les jeunes y sont agrippés. Parce qu’ils se nourrissent de petits espoirs avec des contacts qu’ils se font lors des reportages, des conférences de presse, des publireportages déguisés où ils grattent quelques deux ou trois sous, le plus souvent dans le dos des proprios. Ce n’est pas digne, mais ils sont obligés . Puisque les conditions créées par leurs patrons ne les mettent nullement à l’abri des tentations, des bakchich, bref, des petites magouilles (à l’exception du groupe média d’un très grand baron aujourd’hui au pays). Et l’État ne fait rien pour défendre les droits des travailleurs, alors que lui se fait taper chaque matin par les médias pour «mauvaise gouvernance». Dommage !

Autant j’estime qu’il y a des talents nouveaux qui émergent, autant je trouve que la majorité des patrons ne sont pas forcément honnêtes. »

Quand nous te demandons de définir ton parcours en deux mots, que diras-tu ?

« En deux mots que je vais détailler bien sûr. Premier mot : « Mouvementé ». Là je fais allusion aux différents transferts que j’ai connus. C’est-à-dire, de la première radio à la deuxième et quand j’ai quitté la deuxième radio pour la troisième.

Je ne suis pas un animateur qui est resté que sur un seul média en Guinée. Voilà c’est la vie.

Dans le football on va dire que Totti, l’Italien, n’a pas fait toute sa vie à l’AS Roma ; mais Cristiano Ronaldo, lui, a fait Sporting de Lisbonne, Manchester United, Real Madrid, et maintenant il est à la Juventus. Etc. C’est la loi de la nature.

Donc, moi j’ai été sollicité plusieurs fois, et j’ai suivi le cours normal du mouvement qui s’imposait à chaque époque.

L’autre mots, c’est « Dualité ». Dualité, parce que les rapports ont été pas mal compliqués avec des proprios de médias à un certain moment, le plus souvent après deux années de collaboration. Parce que tout simplement, il y a eu des problèmes de principes, d’égos, parfois de transparence et de promesses non tenues. Et moi, j’ai une nature qui trompe. Parfois beaucoup me prennent pour quelqu’un d’inaccessible, de très compliqué et de repoussant. Ces étiquettes ont été entretenues et relayées même par des confrères auprès des gens qui ne sont pas de nôtre milieu. Or, c’est mal me connaître. Mais je suis quand même quelqu’un qui ne laisse pas les autres lui marcher éternellement sur les pieds. Si ça ne marche pas, je ne peux pas te chasser de chez toi, mais je me barre tranquillement. Y’en a un, qui m’a grave fait rire lorsqu’il racontait partout que jamais je ne partirai. car pour lui, son média c’était rfi, et il représentait  »la meilleure opportunité d’exposition » pour OSK [Oumar Sool Kaba NDLR]. Par conséquent, il pouvait tout faire tant qu’il le voulait. Mdr ! »

Dans cette vie, qu’est-ce qui est plus important pour toi ?

« Le plus important pour moi, c’est la famille concernant les rapports humains. Mais sinon, en tant que croyant, de surcroit musulman, si je suis sur terre aujourd’hui, c’est pour un but, celui d’adorer mon Dieu. Donc, il y’a rien qui puisse être plus important que mon adoration vis-à-vis de mon seigneur, de mon créateur, celui qui dispose de mon souffle, de mon sang et de mon âme.

Mais en parlant des rapports entre les humains et les choses d’ici-bas, il est indéniable que la famille reste la chose la plus importante pour moi. D’ailleurs pour mieux m’occuper de la mienne, cela fait partie des nombreuses raisons de mon retrait momentané des médias.

L’arrivée d’une nouvelle famille dans ma vie, ma femme qui m’aime tant et surtout mon incroyable fille a aussi contribué à me faire prendre la décision de tout plaquer pour le moment. Je ne dis pas que c’est la seule raison, il y’en a d’autres évidemment dont il n’est pour le moment pas nécessaire d’exposer dans une interview. Mais pour moi, la famille est au-dessus de tout. »

Comptes-tu revenir un jour dans le monde de la radio ?

« Bien sûr que oui. C’est à cause de ma famille que j’ai fait ce retrait stratégique avant de rebondir un jour INCH’ALLAH dans le monde des médias. Je ne vois pas ma retraite dans autre chose mais dans le mien un jour, très probablement si ALLAH le veut. »

Tu es un super fan de la musique. Quel regard portes-tu de la nouvelle vague de jeunes rappeurs en Guinée ?

« Je trouve qu’il n’y a pas mal de jeunes gens qui commencent à arriver sur la scène urbaine de Guinée. Ces jeunes ont des techniques lyricales très bien aiguisées, sur lesquelles ça se sent qu’ils s’inspirent très souvent des meilleurs en la matière (rap français etc.).

C’est ce qui explique le fait que d’ailleurs, quand moi j’étais sur les radios, je passais beaucoup de rap français car, pour des élèves francophones qui préparent un examen scolaire, ce n’est pas avec des bouquins en anglais qu’ils se préparent le mieux. Même si je disais à tout le monde que les américains restaient toujours les numéros 1. Parce que dire le contraire, ça serait mentir à la jeunesse qui a confiance en nous et qui nous écoute.

Aujourd’hui en Guinée, je trouve qu’il n’y a pas mal de jeunes sans citer les noms pour ne pas faire de jaloux, qui sont très forts et qui n’ont pas grand-chose à prouver sur le plan du potentiel dans le contexte guinéen. »

Que penses-tu de leur clash ? Cela est-il nécessaire ?

« Effectivement, certains gaspillent pas mal de temps dans tout ce qui est phénomène de clash, de dénigrement mutuel, bon après c’est des jeunes quoi ! Et peut-être le but du jeux aussi. Créer du buzz. Mais bon, moi je pense que parfois, on n’a pas besoin de tout ça. Parce que ça bouffe beaucoup d’énergies, même s’il faut le dire, le rap est fait de clash aussi, c’est un de ses terreaux malheureusement. »

Quel est ton avis sur la musique urbaine sur le plan africain ?

« Sur le plan africain, je trouve que la musique urbaine a quand même pas mal changé. Surtout sur le plan de la rythmique. Nous avons vu Black M, MHD, Gims etc. qui restent tout de même des chanteurs africains et qui font la fierté du continent avec des cadences africaines sur le marché européen et ça marche ! Certains sur le continent africain s’en inspirent aussi et ça cartonne. C’est peut-être ça aussi l’avenir du rap africain même si moi, je reste plutôt oldschool (Rire)

J’ai beaucoup aimé par exemple, la transformation que DTM [artiste venu de la Guinée NDLR] a réussi à faire dernièrement de sa musique. Il a essayé pas mal de styles auparavant, mais je pense qu’il vient de trouver celui qui lui va le mieux. Il y a beaucoup d’exemples de ce genre. »

Tu as récemment fait un post où tu jettes ton dévolu sur Takana Zion (reggae man guinéen). En quoi est fondée ta conviction ?

« J’ai toujours respecté cet artiste. Takana Zion, c’est l’artiste urbain en Guinée que Oumar Sool Kaba a le plus diffusé en radio, c’est incontestable. Je suis sur Takana depuis 2007 et bien avant cette époque-là d’ailleurs. Même si pendant mes passages à la radio, je faisais plus de choses avec Elie Kamano et cela a beaucoup boosté la carrière de celui-ci.

Mais à l’époque, quand on voulait que Takana arrive dans une émission et qu’on se renseignait, on entendait qu’il fallait payer de l’argent pour l’avoir. Bon, vu que moi je n’avais pas ça dans ma culture de payer de l’argent à des artistes pour avoir des interviews avec des artistes, cela a  fait que Takana était souvent absent physiquement de mes émissions.

Dans la perception des gens, Oumar Sool Kaba invite tout le temps Elie, il n’invite pas Takana. Or, j’aurais bien aimé que Takana aussi vienne et qu’on parle de sa carrière malgré sa jeunesse à l’époque etc. Parce que je suis journaliste et que l’équilibre doit être de mise dans mes démarches, surtout qu’il y avait beaucoup de concurrence entre ces deux artistes au début [Takana Zion & Élie Kamano NDLR]. Mais bon… »

Selon nos informations, il y a un lien de parenté entre toi et Takana Zion. Tu confirmes cela ?

« Effectivement ! J’ai un lien de parenté par alliance avec Takana mais beaucoup ne le savaient pas.

La demi-sœur de Takana qu’on appelle Melia est une tente. Puisque la maman de Melia de la lignée de mes grands-parents du côté paternel. Donc, du coup, ça fait que Melia est une tente. On ne se connaissait pas dans la vie. Mais sa maman a dû lui en parler. Parce que nos deux mamans se sont parlées à propos de cette alliance familiale. »

 Alors, quelle était la suite de ta relation avec la famille de Takana ?

« Melia, après s’être rendue compte de nos liens, a décidé de marcher de Hafia jusqu’à Chérie FM, ma deuxième Radio, pour me donner des cartes de recharge téléphonique. Elle les grattait même pour moi pour que j’échange avec Takana qui était en tournée européenne, et aussi pour préparer des événements de l’artiste en Guinée. C’est comme ça que j’ai commencé à parler avec Takana, et à avoir des exclus moi aussi.

Loin du lien familial, laissez-moi vous dire que l’impact que la voix de Takana a eu sur Oumar Sool, depuis après Kouyaté Sory Kandia, aucune voix de chanteur en Guinée n’en avait fait autant.

Ce qui est différent de dire que depuis Kouyaté Sory Kandia, je n’ai jamais écouté un artiste qui a fait des textes, des morceaux, des œuvres aussi intéressants que les œuvres de Takana.

Il y a bien sûr des œuvres qui sont beaucoup plus intéressantes pour moi que beaucoup de titres de  Takana de par leurs contenus. Mais sa voix est ma deuxième de l’histoire depuis après Kouyaté Sory Kandia. »

Jusqu’où, tu espères le voir arriver ?

« Justement ! Tout son talent n’est pas encore exploité à mon avis. Sa réputation devait dépasser le niveau que nous connaissons tous. Takana devait faire partie des jeunes boss du reggae sur la scène mondiale. Vu qu’il est très à l’aise en Anglais et en Français ; ensuite, il chante dans beaucoup de langues africaines. Il a un talent qui reste encore inexploité à sa vraie hauteur. »

Peux-tu nous rappeler des émissions que tu as animées au pays ?

« J’ai fait « Happy Day » sur Nostalgie, mais aussi une émission Hip Hop qui a très cartonnée chez les jeunes qu’on appelait « Urban Vibes ».

Quant à la Radio Espace Fm, j’ai animé « 16-18 » et le « 10-12 UVNS » pendant les vacances. Ensuite, « Zik Laisse Passer La Matinée », « Afrique Attitude », « Mandingue Suprême » et j’ai aussi créé « Show-biz Police ».

A Chérie FM, mon émission des matins s’appelait « GBJ » [Guinée Bonne Journée], et puis les dimanches en nocturne j’ai créé « Train de l’Amour », une émission de confession, et une discothèque les samedis en nocturne. C’était ultra cool ! »

Pour finir, un message pour tes followers

« C’est de leur dire de rester positifs. Surtout aux jeunes, d’ouvrir les yeux, parce que je tiens à eux.

Pour moi, il est important qu’ils restent en vie, qu’ils réfléchissent, qu’ils soient conscients, qu’ils soient les piliers de notre vie politique, car nos leaders ne sont rien sans eux, et ceux de notre société.

Ce que vous ferez de votre jeunesse aujourd’hui, c’est ce qui risque de vous sauver ou de vous perdre demain. C’est ce qui va se ressentir sur chaque action que vous poserez dans votre vie d’adulte demain. Pensez-y. Merci à vous ».

NB : Vous pouvez aussi (re)lire la première partie de cette interview ici

Interview réalisée par Syta (Sitanews – France)

Décryptage – Idrissa BAH

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