[Grand dossier] Le label Syliphone, joyau de la musique guinéenne, cristallise aujourd’hui un "bras de fer" entre l’État et des acteurs privés. Derrière cette chasse au patrimoine, c’est une question de souveraineté culturelle qui se joue. Mais la reconquête s’annonce complexe. Puisqu'il y a trop d'anguilles sous roche. SITANEWS vous explique !
Né en 1967 sous Sékou Touré, Syliphone fut un trésor et l'âme musicale de toute une nation. Il incarnait l’idéologie d’« authenticité » chère à la Première République. La Guinée voulait rompre avec les influences coloniales et porter au monde sa propre création musicale. Les orchestres nationaux, de Bembeya Jazz à Keletigui et ses Tambourinis, y ont gravé des disques devenus mythiques. Plus de 150 vinyles, près de 700 titres, et une ambition : faire de la culture un pilier de l’indépendance.
Mais l’histoire de Syliphone a basculé en 1985, lors du contre‑coup d’État manqué à Conakry. Le bâtiment de la RTG, où reposaient les archives du label, fut bombardé. Des bandes ont brûlé, d’autres se sont égarées. Pendant des années, on crut ce trésor perdu. La Guinée semblait amputée d’une partie de sa mémoire sonore.
Le salut est venu d’ailleurs. À partir de 2008, la British Library a lancé un vaste programme de numérisation. Des milliers de titres Syliphone ont été restaurés et mis en ligne, permettant au monde de redécouvrir la richesse musicale guinéenne. Mais cette opération, menée depuis l’étranger, a aussi ravivé une question sensible : à qui appartient ce patrimoine ?
Car parallèlement, des labels privés ont exploité le répertoire. Des compilations et rééditions ont vu le jour, parfois sous des licences jugées "floues". Des noms circulent, comme celui de Syllart Productions, soupçonné d’avoir commercialisé des œuvres du catalogue sans accord clair avec l’État guinéen. Est-ce vrai ? Nous irons recouper l'information.
Les artistes, eux, dénoncent une exploitation non rémunératrice et parfois opaque. Les héritiers affirment n’avoir rien perçu, alors que les chansons de leurs parents circulent encore en boucle sur les plateformes numériques étrangères.
Face à cette situation, le gouvernement guinéen a décidé de reprendre la main. Le ministère de la Culture considère le catalogue Syliphone comme un patrimoine national protégé. Aujourd’hui, l’objectif pour le ministère de Moussa Moïse est de récupérer les droits, vérifier les contrats passés et garantir que les bénéfices reviennent aux créateurs guinéens. Une opération présentée comme « la reconquête du patrimoine musical national ».
Dans une récente conférence de presse, le ministre déclare qu’une mission du Bureau Guinéen du Droit d’Auteur (BDGA) sera dépêchée dans les jours à venir en France afin d’examiner cette situation de près. Mais la tâche est ardue. Les questions de propriété intellectuelle sont complexes, surtout lorsqu’elles touchent des œuvres produites sous un régime d’État socialiste disparu depuis quatre décennies. Les documents juridiques sont parfois introuvables. Les ayants droit sont nombreux et dispersés. D’autres décédés. Et les exploitations à l’étranger se fondent sur des éditeurs légalement établis, difficilement contestables sans preuve formelle.
Cette bataille dépasse aujourd'hui, le simple enjeu économique. Elle touche à la mémoire nationale et au récit culturel de la Guinée.
Reprendre le contrôle de Syliphone, c’est aussi renouer avec l’esprit d’une époque où la musique servait d’étendard politique et de force d’unité.
Mais pour y parvenir, il faudra surmonter bien des obstacles administratifs, diplomatiques et techniques. L’État guinéen a-t-il toute les cartes en main ? En chasse, reste à savoir s’il pourra vraiment le rattraper.
Le dossier Syliphone ne fait donc que commencer. Entre archives bombardées, fichiers numérisés à Londres et compilations commercialisées à Paris, la Guinée tente de reconstituer le puzzle. La « chasse » à son patrimoine musical historique se joue désormais sur le terrain du droit, de la diplomatie culturelle et de la mémoire.
Dossier à suivre de plus près…
Par Sita (Sitanew
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