Vingt mille euros. Deux cent millions de francs guinéens. Le prix d’une petite voiture européenne d’occasion. Le salaire annuel d’un fonctionnaire de catégorie B à Conakry, multiplié par… non, arrêtons là, les mathématiques font mal.
Le rappeur Balthazar Dy a eu l’audace — le culot, diront certains ; la lucidité, diront d’autres — d’annoncer publiquement ce chiffre comme son cachet. Et, depuis, la grande toile guinéenne s’est transformée en amphithéâtre romain, en marché de village. Tout le monde a un avis. Mais, personne n’a encore signé un chèque.
Rendons-nous bien compte de la gravité des faits : un artiste a osé dire ce qu’il vaut. En public. Avec des chiffres. Sans honte apparente.
L’indignation fut immédiate, et remarquablement mal organisée pour quelque chose de spontané. Sur les réseaux sociaux guinéens, les commentaires bruissent. Un rappeur qui fixe son cachet, voilà un scandale à la mesure de nos colères.
Pendant ce temps, Drake débarque à Dakar pour 500 000 dollars. Silence radio. Respect total.
Asake lui, demande un jet privé de Lagos à Abidjan en exigeant qu’on l’amène d’abord à New York pour prendre un café. Mais bon,…. Les gammes diffèrent. Balthazard lui, a juste demandé un « petit 20 000 € » pour qu’il se voit vilipender au mât. (Rires…)
Sa valeur pour certains, c’est de se produire pour l’honneur, pour l’exposition, pour “la visibilité”, pour un per diem qui couvre tout juste le taxi retour. Son mérite, c’est de remercier chaleureusement l’organisateur qui a daigné l’inviter, de sourire sur la photo, et de ne surtout pas parler d’argent comme si la musique n’était un métier.
Soyons sérieux deux minutes — promis, pas plus.
Les voix les plus raisonnables dans ce débat reconnaissent que le marché guinéen du spectacle n’est pas exactement Carnegie Hall. Pas de billetterie formelle digne de ce nom. Des promoteurs qui rentrent dans leurs frais si le groupe électrogène ne tombe pas en panne.
Dans ce contexte, 20 000 euros représentent effectivement un défi logistique. Actons-le. Mais la conclusion logique de ce constat n’est pas “l’artiste doit baisser ses prétentions”. Elle est : “il faudrait peut-être construire une industrie musicale.”
Au lieu de quoi, on préfère le procès de l’artiste. C’est tellement plus simple. Ce que ce débat dit de nous
La vraie satire, ici, n’est pas Balthazard Dy. La vraie satire, c’est nous.
Nous qui passons des heures à éplucher le cachet d’un rappeur local, et pas une minute à questionner pourquoi les artistes internationaux imposent leurs tarifs sur le continent sans qu’on leur demande de se justifier. Nous qui exigeons de nos créateurs une humilité que nous ne réclamons jamais à l’extérieur. Nous qui construisons, polémique après polémique, le plafond de verre sous lequel nos propres talents sont priés de rester.
Un artiste qui dit “je vaux 20 000 euros” ne vole personne. Il pose une offre. Le marché répond ou ne répond pas — c’est ainsi que ça fonctionne, de Lagos à Paris, où de Toronto à New York, quand on a décidé que la culture valait quelque chose.
Épilogue...
Le jour où la Guinée aura bâti les conditions d’une vraie industrie du showbiz — taxes sur les billets, droits d’auteur versés, producteurs capitalisés — sponsors convaincus, État dégourdi, vraies productions, telles politiques culturelles, vraies salles de concerts,….. je vous jure que ce débat n’existera plus. Les 20 000 euros de Balthazar Dy paraîtront raisonnables, peut-être même modestes.
Ce jour-là, la question ne sera plus “mais pour qui il se prend ?”
Elle sera, enfin : “Et pourquoi pas davantage ?”
D’ici là, continuons à nous indigner….
Édito de Sita
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