À la sortie d’une station de métro de Berlin, Abdoulaye marche vite, les épaules rentrées sous le froid gris de février. Dans sa poche, il serre un téléphone déchargé et un vieux badge d’intérim qu’il n’utilise plus. Depuis trois ans, il vit ici — sans papiers, sans statut, mais avec la conviction fragile qu’il vaut mieux s’exiler dans la précarité que rentrer à Kankan les mains vides.
« Je n’ai plus le droit à l’erreur. Si la police m’arrête aujourd’hui, tout est fini. » confie-t-il.
Ces mots, des centaines de Guinéens les répètent chaque matin en se levant quelque part en Allemagne. Ils font partie d’une génération de jeunes partis après les crises socio-politiques et économiques successives en Guinée. Ils rêvent d’un avenir européen. Mais le rêve s’est transformé en peur. Une peur sourde et constante : celle du “renvoi vers Conakry”. Ce vol redouté qui efface d’un trait plusieurs années d’efforts et d’humiliation.
L’Europe, un refuge fissuré
On les croise dans les grandes villes allemandes : Berlin, Hambourg, Francfort, Cologne. Ils travaillent dans les coulisses de la restauration, des entrepôts logistiques ou du bâtiment. Souvent, ils dorment à trois ou quatre dans une petite chambre. Les papiers manquent, mais la fierté demeure.
« On se débrouille. On travaille la nuit, on évite les contrôles. C’est comme vivre dans l’ombre. » Dit Ibrahima, ancien menuisier reconverti dans le nettoyage.
Pendant un temps, beaucoup ont espéré que la régularisation se ferait “naturellement” avec les années. Mais l’Allemagne a durci sa politique migratoire, et la Guinée a accepté de coopérer pour faciliter les rapatriements. Berlin et Conakry, ont-ils signé un nouvel accord de réadmission qui accélère les expulsions des ressortissants en situation irrégulière ?
Depuis des jours, la peur s’est installée profondément. Certains ne sortent plus sans vérifier deux fois s’il n’y a pas de patrouille devant la gare. D’autres changent régulièrement de logement, effaçant toute trace de leur passage.
Le message de Conakry
À Conakry, le gouvernement dit vouloir “récupérer ses fils et filles pour participer à la reconstruction du pays”. Mais quels sont les moyens d’accueil ?
« Les jeunes rapatriés n’ont ni travail, ni logement, ni accompagnement psychologique. C’est un retour vers le néant », explique un sociologue guinéen basé à Paris.
L’aéroport de Gbessia est ainsi devenu, pour beaucoup de sans-papiers, un symbole de terreur. Les témoignages d’expulsés racontent des retours brutaux, escortés par la police allemande, menottés jusqu’à la dernière minute. Certains sont remis directement aux services de sécurité guinéens, interrogés, puis relâchés sans perspective. Beaucoup repartent quelques mois plus tard, reprenant les routes de l’exil à travers le Sahel.
Vivre caché, survivre ensemble
À Hanovre, Sonia, 27 ans, a trouvé refuge dans un appartement partagé avec trois autres femmes. Ancienne étudiante en droit, elle avait quitté la Guinée en 2018 après des tensions politiques dans sa région. Sa demande d’asile a été rejetée deux fois. Depuis, elle vit sans documents, travaillant au noir dans un restaurant africain.
« Chaque fois que je sers un client, je me demande si ce n’est pas la dernière journée libre que je vis ici. Je ne dors plus vraiment », s’inquiète-t-elle.
Son salut, elle le doit à la solidarité de la diaspora guinéenne, nombreuse et très active dans certaines villes allemandes. Des associations collectent des vêtements, paient des avocats ou accompagnent les sans-papiers lors d’entretiens. « On se soutient entre compatriotes, car on sait que personne ne le fera à notre place », dit un des bénévoles de Guinéens Solidaires d’Allemagne, créée à Hambourg en 2019.
Entre honte et dignité
Pour beaucoup, le retour forcé n’est pas seulement un échec administratif. C’est une blessure morale. « Ma mère pense que je travaille dans une grande entreprise ici », confie Abdoulaye. « Je lui envoie un peu d’argent chaque mois. Si je rentre, je deviens la honte de la famille. Tout le monde croit qu’en Europe, il suffit d’arriver pour réussir. »
Cette tension entre le rêve et la réalité creuse une double identité : celle du jeune homme qui a fui la misère et celle du clandestin réduit au silence. Les conversations tournent souvent autour d’un même mot : “Zurückschiebung”, le renvoi. Chacun sait que le simple hasard – un contrôle dans la rue, une déclaration maladroite – peut tout faire basculer. Ils partagent souvent aussi des expressions codées : “faire attention”, “changer de numéro”, “éviter le bureau”. Ces mots composent une langue de survie.
Du côté des autorités allemandes, le discours reste strict : la loi doit s’appliquer, les personnes en situation irrégulière doivent rentrer.
Les associations, elles, dénoncent un traitement déshumanisant. « On parle de quotas d’expulsions, pas d’êtres humains », déplore un juriste de ProAsyl.
La politique migratoire se chiffre, se négocie, s’évalue… Mais sur le terrain, elle se vit dans la peur et la solitude.
La nuit, Mariama reçoit parfois des messages de proximité : “La police est à l’arrêt bus”, “contrôle à la station Hermannplatz”. Elle éteint la lumière, s’assoit au bord du lit et attend que le silence revienne.
Ni là-bas, ni ici
Entre l’Allemagne qui les rejette et la Guinée qu’ils n’osent plus revoir, beaucoup de Guinéens sans papiers se sentent suspendus dans un espace sans frontières. Ils travaillent, aiment, espèrent — mais existent dans un flou juridique et humain.
Dans un café de Neukölln, Abdoulaye finit son thé noir en regardant la neige tomber. « Je ne veux pas mourir ici, mais je ne peux plus rentrer là-bas. Alors, je continue. Tant qu’on respire, on avance. » Dit-il.
Dehors, Berlin s’endort sous le vent. Dans les ruelles, des silhouettes passent discrètement, invisibles et vigilantes. Elles portent, malgré tout, le poids d’un même rêve : celui d’un jour, vivre sans peur.
Reportage signé Abdourahmane Diaby
Pour SITANEWS, Allemagne
Copyright © Sitanews. Tous droits réservés Sitanews