Nous le qualifions de phénix sur un bûcher en flammes. Il est l’un des plus grands diffuseurs de spectacles pour ne pas dire le meilleur des trois dernières décennies en Guinée et de sa diaspora. Très « inflexible », mais depuis plusieurs années Tidiane Soumah est soumis à un traitement approprié de l’expertise canadienne après son accident de la circulation à Conakry qui aurait failli engager son pronostic vital. Aujourd’hui comment va le PDG des Productions Tidiane World Music ? Comment se remet-il de son choc ? Quels sont ses projets ? Sa lecture du cycle de l’actualité culturelle guinéenne ? Notre invité répond en distanciel.
[Entretien réalisé entre Paris et Canada par Robert PIOT et Sita CAMARA pour Sitanews©] 
Comment se porte Tidiane Soumah présentement ?
« Votre Tidiane va très bien. Votre Tidiane essaye de traverser la meilleure période de feedback de sa vie. Parce qu’il a entamé un processus qui se suit normalement. Et qu’il pense, c’est ce qu’il aurait dû faire. »
Peut-on dire que Tidiane est toujours l’homme qu’on a connu par le passé après tout ce qu’il a subi ces dernières années ? C’est-à-dire : son accident, ses soins médicaux, son divorce avec son épouse, la perte des membres de sa famille, des proches et amis.
« Je vous dirai non, que ce n’est plus le même Tidiane. C’est une vérité. Tidiane qui est né avant l’accident, et Tidiane qui est en train de traverser la période de l’accident avec tous les chocs positifs ou négatifs accumulés, n’est plus le même Tidiane. Mais, c’est mieux de ne pas faire de commentaire. L’avenir et la réalité du quotidien le démontreront quand j’aurais fini mon périple qui est maintenant vers la fin. C’est-à-dire, d’ici six (6) mois dans les conditions normales. »
Pouvez-vous nous dire à quel point votre accident était si grave ?
« Vous savez, le traitement d’une situation de cerveau par traumatisme crânien n’est pas comme si tu avais un doigt ou un orteil coupé. Je dirai non. C’est comme si quelqu’un partait à l’au-delà, et regarder le monde derrière lui. Finalement, il apprend qui est sa famille ? Qui est son parent ? Qui est son collaborateur ? Et qui est son intime ? Donc, il ne peut pas être la même personne. C’est impossible ! Et je réponds toute suite que je ne suis pas le même Tidiane que vous aviez connu. »
Comment définirez-vous désormais la vie après tout ce que vous avez traversé comme tourment ?
« Ma définition est que cette vie est fondée premièrement sur l’ARGENT. C’est-à-dire le MATÉRIEL. Deuxièmement, elle est une vie beaucoup plus avec des PAÏENS où les valeurs des religions, les valeurs humaines et les mœurs n’existent plus. Et en troisième position, c’est une vie de RAPPORT DE FORCE que chacun doit savoir maintenant. Vous avez de l’argent, vous avez le pouvoir et vous avez une force ; une comparaison en échange de pouvoir, ou vous disparaissez. Tout le reste, c’est du mensonge et ça ne compte plus dans cette vie. Ça peut être difficile de parler comme ça, mais c’est ça la vérité. »
Peut-être que c’est trop tôt. Mais à quand le grand retour de Tidiane dans le show-biz ?
« Je n’ai jamais arrêté le show-business. Je préparais le concert de Aya Nakamura sur l’esplanade du Palais du Peuple de Conakry quand j’avais eu mon accident. J’étais paralysé mais j’ai pu faire les concerts de Aya Nakamura, de Meiway et celui de Kaaris.
Étant paralysé j’ai pu faire aussi le concert des Ballets Africains. Après j’ai été transféré au Canada, mon deuxième pays où on s’est rendu compte que je ne souffre pas d’un problème de cœur mais plutôt celui de cerveau. Mais malgré tout, je n’ai jamais arrêté le show-business. Je le faisais à distance. J’étais opéré en février et en fin d’année, j’ai signé Salif Keita. J’ai signé Koffi Olomide et j’ai signé Fally Ipupa. »
Comment vous l’avez réussi étant convalescent ?
« En fait, j’ai voulu montrer aux gens qu’on doit faire une différence entre l’entreprise morale et la personne de Tidiane Soumah. Mon œuvre doit continuer. Mes hommes doivent continuer à bosser. Moi, je ne veux pas priver le monde parce que je suis malade. Ce qui fait que ma compagnie et mes hommes travaillent beaucoup plus. Vous voyez que je suis en train de remplacer un nouvel administrateur en Guinée, aux États-Unis, au Canada et en Europe. Nous travaillerons sur des projets mais beaucoup plus à l’international. Parce que vouloir trop se donner à la Guinée et avec la mentalité sur place, je pense que c’est un grand recul.
Donc je préfère développer le show-business à international et me méfier de cette mentalité très négative au niveau de la Guinée. Cela ne m’empêche pas de toujours aider la Guinée puisque c’est mon pays. Mais je ne vais pas trop m’y impliquer. Non ! Pas du tout ! »
Vous avez annoncé le projet African Artistes Talent Management en abrégé AATM. D’où est venue l’idée ?
« AATM est un projet qui vient combler une situation extrêmement grave. Vous savez, les guinéens adorent le mensonge. De 1984 à nos jours, la vérité est que la Guinée est absente sur le marché international même si on veut nous faire croire le contraire. Donc aujourd’hui, on se rend compte que les pays comme le Mali, l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire et le Sénégal prennent beaucoup plus de place sur le marché international. Alors, mon partenaire Mamadou Condé et moi, nous nous sommes dit que si nous ne faisons pas quelque chose, la Guinée va disparaître. »
En quoi le projet AATM sera-t-il  le levier ou la baguette magique ?
« AATM (African Artistes Talent Management) est une notion de présence en concert vivant pour reprendre notre place. La Guinée est le meilleur pays culturel de l’Afrique. Mais s’il n’y a pas d’accompagnement à la production, à la création ou à la mise en marché, on va disparaître. C’est clair !
Pour le moment, on a retenu 14 à 15 groupes qui ont déjà la discipline et les règles sur le marché international. Cela, en attendant que les autres se préparent et qu’ils soient moralement prêts.
AATM est enregistré à Chicago. Son rôle est de manager, de s’occuper de l’image, de la visibilité et de la digitalisation des groupes guinéens sur la scène internationale. »
Comment cela va-t-il se faire ?
« Nous donnons ces groupes à une dizaine d’agents professionnels de terrain avec lesquels nous avons signé pour les vendre partout dans le monde. Nous avons par exemple deux agents professionnels au Canada et un pour la zone anglophone.
En résumé, African Artistes Talent Management est une cellule de management, de valorisation commerciale et de visibilité en passant par la digitalisation. »
Quelle image renvoie ce projet ? Et concrètement, quels sont les enjeux ?
« C’est pour juste dire aux gens que c’est bien beau de faire de la musique. Que c’est bien beau de remplir le Palais du Peuple de Conakry. C’est bien de faire le buzz mais sur la scène internationale.
Le buzz ne booke pas. La scène internationale ne booke pas les clips. Mais la scène internationale booke la qualité et l’originalité. C’est-à-dire, la création artistique au niveau des instruments traditionnels. La scène internationale vend les valeurs. Chacun peut faire le buzz pour remplir le Palais. C’est facile et tout le monde peut le faire. Mais la vraie lutte, c’est à l’international.
C’est bien beau de faire de la musique. Mais il faut de la musique pour tout le monde. On ne fait pas de la musique pour son quartier ou pour son pays seulement. Non ! Mais on fait de la musique pour le monde entier. Voilà l’impact que le projet AATM va avoir sur l’industrie musicale guinéenne. Nous avons pris des groupes comme les Ballets Africains – Nibaya qui est le meilleur groupe de femmes percussionnistes dans le monde – les Bembeya Jazz et Guinée Percussions.

« … Nous respectons les besoins et les exigences du marché international (…) »

Au niveau des chanteurs, on a pris 10 à 11 groupes et toutes nos langues du terroir y sont représentées. Donc, nous allons d’abord appuyer ces 14 groupes au total, sur une durée de deux ans à partir de 2022.
Ce n’est pas un cercle fermé. Mais en termes de timing, on n’a pas les moyens de prendre beaucoup. Les  14 à 15 groupes sont fixés pour deux ans (2022 – 2023). Le temps pour eux de se positionner en 2024 avec leurs agents de vente. Et après, nous pourrons prendre d’autres groupes.
Ce qu’il faut retenir, c’est que nous sommes obligés de respecter les besoins et les exigences du marché international. Sur ce, beaucoup de facteurs comptent. Par exemple, la discipline, le côté création et l’occupation scénique. »
Une nouvelle fédération est mise en place à Conakry appelée la FECEG (Fédération des Entreprises Culturelles et Économiques de Guinée). Es-tu associé ? 
« Oui, je suis membre de la FECEG. C’est une initiative partagée. Officiellement, j’ai rempli la fiche d’adhésion. Bien que je sois au Canada, je suis membre de cette plateforme. Je suis au courant de tout ce qui s’y passe. Ibrahim C, est un ami de longue date à qui j’ai confiance. Ensuite, c’est un partenaire avec qui j’ai passé des années.

« (…) Ils préfèrent mettre 100 milliards dans le Football… »

J’estime que la FECEG est une bonne chose. On est obligé de travailler en équipe pour revoir la structuration de l’industrie musicale guinéenne. Nous devons assurer notre présence dans le secteur privé de la Guinée. Moi, j’ai fait ma part à l’époque. On avait créé la FEDOC (Fédération des Opérateurs Culturels, NDLR) où Maciré Camara était présidente et moi Vice-président. Parce que je ne voulais pas être devant.
Je soutiens la FECEG. Je pense que les choses se passent bien mais il faut de gros moyens. En Guinée, les sponsors préfèrent mettre 100 milliards dans le Football. C’est pourquoi tout le monde se casse la tête pour aller dans ce secteur. Je ne peux pas comprendre que tout le monde puisse aller sur une seule discipline qui est le football et délaisser les autres sports. Aujourd’hui, même la culture est délaissée. Tout est délaissé.
La FECEG est un patronat et nous devons nous faire respecter. Je salue l’initiative. A la FECEG, on a aucun problème. On est uni et on avance. Les autres personnes qui sont dans les problèmes de jalousie resteront avec ça jusqu’à la fin de leur vie.
Je félicite la FECEG, Ibrahima C et toute l’équipe avec Ahmed, Bilia, Rahim, Macka, tout le staff. On se donne la main pour avancer. Qu’on s’éloigne des esprits d’égo, qu’on soit unis pour construire une Guinée forte. »
Que pensez-vous de l’arrêt des spectacles et concerts en raison de Covid-19 en Guinée ? Comment vivez-vous tout cela à distance ?
« Je pense que la pandémie est un fait mondial, c’est vrai. Mais sa gestion chez nous en Guinée au niveau culturel est quand même une catastrophe. C’est comme si on disait que les services de la Fonction Publique ou des Ministères sont tous arrêtés et qu’il n y a pas de travail. Comment les gens vont vivre ? C’est la même chose dans le secteur de la culture.
Est-ce qu’on peut aller dire à Madina qu’il n’y a de marché. Et pourtant, les gens se frottent beaucoup plus là-bas que dans les concerts. En fait, c’est une question de gestion nationale des choses. Donc, il faut qu’il y ait de l’intelligence.

« … On ne peut pas arrêter toute une activité (…) »

Mais ce qui fait mal dans le secteur de la culture aujourd’hui en Guinée, c’est le fait que certains peuvent organiser et d’autres ne peuvent pas. Voilà le problème ! Voilà le hic ! Un État, une nation, c’est une seule règle pour tout le monde. Aujourd’hui, les acteurs culturels sont très vexés à cause de cette justice de deux vitesses.
Ensuite, on ne peut pas arrêter toute une activité. A la rigueur on peut exiger des instructions vaccinales ou faire respecter les gestes barrières comme cela se passe ailleurs. Mais on ne peut pas tout stopper. Aujourd’hui, ce sont des millions de personnes qui chôment.
Par exemple,  quand j’organise en Guinée, j’utilise au moins 2 à 3 mille personnes. Mais les gens ne voient que Tidiane ou la star qui se produit. Ils oublient les autres. C’est-à-dire, la société de sécurité, les garde-corps de l’artiste, des chauffeurs, des infographes, des publicistes, des hôtels etc. Donc, quand il y’a une activité, l’industrie bouge et nourrit des milliers de personnes. Multipliez mon cas par 40 promoteurs qui organisent. C’est combien ? Alors, aujourd’hui, c’est plus d’un million de chômeurs dans le secteur de la culture en Guinée. Mais on ne peut pas le savoir concrètement. Parce que la Guinée n’a pas de statistiques, pas de données du show-business. L’industrie culturelle privée en visuel n’existe pas. C’est dommage ! Quand quelqu’un rentre en Guinée aujourd’hui, il y a quel bureau comme Chambre de Commerce où il peut avoir accès aux statistiques de l’industrie culturelle ? Il n’y en a pas.
Je pense qu’il y a une certaine négligence du secteur culturel et une certaine incompréhension de la valeur de l’industrie. Ce qui fait que les activités des autres secteurs fonctionnent sauf celui de la culture. Ce n’est pas normal !
Pour finir, je félicite la rédaction de Sitanews. Je prie pour tout le secteur de la culture et pour tous les promoteurs. Que Dieu le tout puissant fasse que l’État pense à ce secteur. Et que l’aide qui lui est destinée arrive rapidement. Que Dieu le tout puissant protège la Guinée et l’industrie culturelle.
Vive la Guinée ! Vive la culture guinéenne ! Mais vive le sérieux ! Vive la vérité ! Vive l’honnêteté ! Vive la reconnaissance de la qualité et de ceux qui font correctement le bon travail ! Merci ! »
Par Sitanews©
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