TAKANA | PHOTO : DR
02 October, 2026

Takana Zion : la voix qu'on aime, les choix qu'on rejette

 

DÉCRYPTAGE. De nombreuses personnes interrogées par SITANEWS désapprouve les prises de position politiques de Takana Zion, alors même qu'elles fréquentent ses concerts. Elles applaudissent le chanteur, pas forcément l'homme engagé « artisto-politiquement ». Face à elles, d'autres approuvent son engagement ou s'en désintéressent.

 

« Crazy Soldiers » : le « rebelle » face aux hommes en armes

 

Pour comprendre la colère d'une partie de son public, il faut revenir aux débuts de l'histoire. Très tôt, Takana s'impose comme une voix de la contestation. La preuve en est « Zion Prophet », son premier album sorti en 2007, sur lequel on retrouve des titres très évocateurs comme « Sweet Words », « E Oulé Fu » ou « Des millions de morts ». Le reggae qu'il porte est celui des opprimés, dressé contre les abus du pouvoir.

 

« Crazy Soldiers », l'un de ses singles, en est l'illustration la plus frappante. Le titre à lui seul annonce la couleur : une charge contre les militaires qui « terrorisent » la population au lieu de la protéger. Pour beaucoup, ce morceau reste l'un de ses plus grands succès.

 

À l'époque, certains y voient un artiste insoumis, prêt à défier l'uniforme. C'est précisément ce souvenir qui nourrit aujourd'hui l'incompréhension chez d’autres : comment l'auteur de « Crazy Soldiers » peut-il soutenir un pouvoir militaire ?

 

De Cellou à Alpha : des positions qui varient

 

Le parcours politique de Takana Zion est tout sauf linéaire. En 2010, lors de la première présidentielle démocratique du pays, il soutient Cellou Dalein Diallo, candidat de l'UFDG (Union des forces démocratiques de Guinée). Il le justifiera plus tard en expliquant que l'opposant était, selon lui, « victime d'injustice » en Guinée.

 

Cinq ans plus tard, changement de ton. À l'approche de la présidentielle de 2015, des rumeurs lui prêtent un soutien au président Alpha Condé. Il les dément et se dit désormais neutre, ne soutenant ni le chef de l'État ni son principal opposant. Sa formule : « Takana est apolitique. » Il reconnaît toutefois avoir été reçu par Alpha Condé et affirme qu'on lui aurait ensuite proposé un véhicule 4x4, qu'il aurait refusé.

 

Dans « Les Grandes Gueules », une émission alors très écoutée, il déclare également qu'il « ne misera pas sur un cheval au pied cassé » [référence à Alpha Condé, NDLR]. Un propos qui lui a valu un bref exil.

 

Le pouvoir d'Alpha Condé tombe en 2021. Certaines voix restent réservées, mais Takana exprime son adhésion aux idéaux du nouveau régime. Dans sa vidéo de soutien aux autorités de la transition, il affirme avoir combattu le régime précédent à visage découvert.

 

Enfin, début 2025, dans une interview accordée à Africaguinee.com, il s'adresse directement à Alpha Condé, Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré. Il les invite à laisser la place et à jouer un rôle de conseillers, estimant que leur « utilité pour notre pays ne peut pas être seulement d'être Président ». L'homme qui avait soutenu Cellou en 2010 appelle désormais l'opposant à se retirer.

 

Pour ses détracteurs, « cette trajectoire traduit un opportunisme politique ». Pour ses défenseurs, elle « reflète un artiste qui se range du côté de ce qu'il estime juste à chaque époque ». Cet article ne tranche pas ce débat, mais il en mesure l'écho.

 

2023, tout part en vrille

 

Tout bascule à l'été 2023. Takana Zion et Oudy 1er annoncent un concert au Palais du peuple pour célébrer les deux ans du CNRD au pouvoir. La toile s'enflamme et les appels au boycott se multiplient. Takana ne recule pas. Dans une vidéo publiée sur Facebook, il assume son soutien aux autorités de la transition et balaie les critiques : « Que les gens parlent et disent ce qu'ils veulent, ce n'est pas notre affaire. » Il affirme ne forcer personne à le suivre.

 

Ce concert est finalement reporté. Raison officielle : une pluie torrentielle.

Juillet 2024, nouvelle salve. Takana sort « Général », un hommage au président Mamadi Doumbouya. Le single relance le débat de plus belle.

 

« Je désapprouve, mais je vais à ses concerts »

 

Pour beaucoup de personnes interrogées par notre correspondant À Conakry, le problème est politique. Le reggae est né de la contestation, et le voir aux côtés d'un pouvoir militaire, nombreux sont ceux qui ne l'acceptent pas.

 

« Le reggae, c'est la voix de ceux qui n'en ont pas. Quand il chante "Général", je ne le reconnais plus. Mais "Rasta Gouvernement" reste un classique, alors je vais encore le voir en concert. » — Mamadou Saliou, 32 ans, étudiant.

 

D'autres pointent la responsabilité d'une star suivie par des milliers de jeunes.
« Il a le droit d'avoir ses opinions, mais un artiste de sa taille influence la jeunesse. Je désapprouve, sans pour autant boycotter sa musique. » — Aïssatou, 34 ans, étudiante.

 

« J'étais à Nongo en 2022. Aujourd'hui, j'y vais avec plus de distance. J'écoute l'artiste, je ne suis pas l'homme politique. » — Alia, 41 ans, enseignant et mélomane.

 

« C'est son droit » ou « Je viens pour la musique »

 

En face, l'autre partie du public. Certains défendent sans détour la liberté de l'artiste.
« Il a combattu les régimes précédents, il a le droit de soutenir celui-ci. On ne peut pas demander aux artistes de penser comme tout le monde. » — Ibrahima Camara, 37 ans, commerçant.

 

D'autres ne veulent tout simplement pas entendre parler de politique.
« Je ne m'intéresse pas à la politique. Je viens pour la musique et l'ambiance, c'est tout. » — Céline, 33 ans, coiffeuse à Ratoma.

 

Et dans la diaspora, la fierté l'emporte sur le reste.
« À l'Olympia, je n'ai pas vu un partisan, j'ai vu un Guinéen qui mobilisait du monde. C'est cette fierté-là qui compte pour moi. » — Kadiatou, 31 ans, aide-soignante, Paris.

 

La controverse n'a pas vidé les salles

 

Octobre 2022 : il remplit le stade de Nongo pour ses 15 ans de carrière. 14 juin 2025 : il foule la scène mythique de l'Olympia, à Paris, entouré d'artistes comme Tiwony.

 

Pourquoi cette fidélité ? Trois pistes se dégagent. D'abord, un répertoire culte bâti bien avant son engagement : « Zion Prophet », « Rappel à l'ordre », « Good Life », « Rasta Gouvernement », « Kakilambé », « Banjo Kaafan », « Human Supremacy » et les multiples chapitres de « Black Mafia ». Ensuite, ses nombreuses invitations dans de grands festivals européens, couronnées dès 2012 par le titre de meilleur reggaeman africain aux Victoires du Reggae. Enfin, une forte dimension identitaire, surtout pour la diaspora.

 

Ce 2 octobre, l’artiste vous invite encore dans un stade à Conakry; ferez-vous partie de son public ?

 

Par la Rédaction de SITANEWS

 

 

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