Exposition au Musée Quai Branly-Jacques Chirac à Paris, du 31 mars au 12 juillet 2026.
Une exposition itinérante et internationale a été créée en 2022 par le Victoria and Albert Museum de Londres. Sa conservatrice en chef des textiles et de la mode, Dr Christine Checinska, est la commissaire générale de l’exposition parisienne qui fait la part belle à la créativité et à la politisation de la mode africaine au moment des indépendances pendant les années 1950-1960. Quatre concerts ont fait écho à l’évènement : Nyege Nyege HHY&The Kampala Unit et MC Yallah, ArsenalMikebe/Shakaba, Femi Kuti &The Positive Force, et l’Hommage à Papa Wemba avec Reddy Amisi, concert complet du 30 mai 2026.
Reportage de Rita Stirn
Pour SITANEWS, France
« Offrir au regard le foisonnement créatif qui traverse le continent africain. Offrir au public un aperçu du glamour et des enjeux politiques d’une scène africaine en perpétuelle évolution », telle est l’ambition déclarée par la commissaire générale de l’exposition, Christine Chesinska.
Un public intergénérationnel découvre, comme point de départ de l’exposition, la chronologie des mouvements de libération des pays africains. Une période qui coïncide avec une revalorisation des textiles traditionnels que les créateurs vont revisiter, et les responsables politiques en feront une valeur économique, nationale et internationale. Au Ghana, le leader panafricaniste Kwame Nkrumah et président de 1960 à 1966, investit dans le développement d’usines textiles ; en Tanzanie la grande manufacture Urafiki Textile Limited Company voit le jour. La mode devient une industrie mais aussi une arme politique.

Africa Fashion/ Crédit photo : Rita Stirn
En 1964, au procès de l’ANC devant la Haute Cour d’Afrique du Sud, Nelson Mandela se présenta vêtu d’un kaross en peau de léopard, la cape traditionnelle des dignitaires Khosa, sa tribu d’origine. « Je portais littéralement sur mon dos, l’histoire, la culture et l’héritage de mon peuple » expliquera-t-il ultérieurement. Le vêtement devient une arme de rébellion. En 1972, le président du Zaïre (l’actuelle République Démocratique du Congo) interdit le port du costume et de la cravate pour les hommes en le remplaçant par un veston sans col appelé abacost pour « À bas le costume ». Dans les populations urbaines africaines, le même vent de liberté des années du Rock, de la Soul afro-américaine et de la libération sexuelle souffla sur les capitales africaines, avec le code international des mini-jupes et des pattes d’eph qui se mêlent aux tissus traditionnels.

Photo de Hamdou Maiga (Burkina Fasso), 1973
L’exposition Africa Fashion met l’accent sur les vêtements emblématiques portés sur le continent africain : l’agbada, robe traditionnelle des Yorubas du Nigeria, le gomesi, robe au décolleté carré et épaulettes bouffantes des femmes en Ouganda, le kanga d’Afrique de l’Est , un tissu qui porte souvent une inscription en swahili, le gele, un foulard noué autour de la tête porté par les femmes au Togo, Bénin et Nigeria, le kanzu, robe de couleur blanche des hommes musulmans en Ouganda, Tanzanie et Kenya, probablement rapporté par les commerçants arabes, et le caftan porté par les femmes au Maghreb et en Afrique subsaharienne.
Des tissus de prestige, notamment en soie, comme le kente du Togo, sont mis à l’honneur par divers couturiers et stylistes parmi lesquels Africa Fashion a retenu les pionnières et pionniers formés en Europe ou dans les ateliers de tailleurs africains traditionnels. À commencer par la doyenne, Shade Thomas-Fahm, née en 1933, qui retourna au Nigeria après des études de mode à la Saint Martin’s School of Art de Londres. Elle utilise les textiles historiques (aso-oke, adire, akwete et okene) en ajoutant par exemple une fermeture éclair à l’iro (pagne) pour plus de confort. Ses magnifiques modèles datant des années 1970 sont exposés.
Autre pionnière ayant marqué un tournant durable dans la mode marocaine, Naïma Bennis (1940-2008) qui ouvre sa première boutique à l’Hôtel Hilton de Rabat, Naïma’s Caftan, où elle propose ses premières créations inspirées des tenues traditionnelles marocaines, mais adaptées à des formes modernes et destinées à une clientèle internationale. Allier haute couture et héritage africain constitue également la démarche du styliste malien, Chris Seydou.

Robe Chris Seydou, soie et lurex ,1983.
Après avoir débuté comme apprenti couturier dans son pays, il ouvre sa première boutique au Burkina Fasso. Puis il s’installe à Paris où il travaille pour Yves Saint-Laurent et Paco Rabanne, devenant ainsi le premier styliste africain à travailler dans l’industrie du luxe. Retour sur le continent africain en 1981 pour s’installer à Abidjan. Il deviendra le pionnier de la fusion culturelle en utilisant des tissus traditionnels et leurs motifs symboliques combinés avec le lurex en fil métallisé.
Kofi Ansah (1951-2014) du Ghana a grandi dans une fratrie créative avec une sœur photographe et un frère réalisateur de cinéma. Après une carrière de vingt ans dans la mode au Royaume-Uni, Kofi revient au Ghana en 1992. Sa devise est de commercialiser les vêtements traditionnels africains en proposant des tenues aux lignes audacieuses pour femmes et hommes en tissu kente et bogolanfini. Il se lance également dans la formation de jeunes créateurs de mode.
Une place de choix revient au créateur nigérien, Alphadi né en 1957, appelé le « Magicien du désert ». Né à Tombouctou il fait son apprentissage chez un couturier et revendiquera toujours ses racines touareg et nomades. Il mélange avec extravagance des influences africaines et européennes. Avec son ami, le créateur malien Chris Seydou, il crée le Festival International de la Mode Africaine (FIMA). L’Unesco le nomme « Artiste pour la Paix » en 2015 pour son activisme en faveur de la paix car selon lui « la paix et la stabilité sont la condition du développement ».

Photo Alphadiprésident de la fédération des créateurs Africains
Briser les stéréotypes est la revendication décomplexée et engagée de la jeune génération de créateurs qui participent à la Fashion Week de Lagos, Accra, Dakar ou Johannesburg, à l’instar d’Imane Ayssi, seul styliste africain à défiler à Paris dans le calendrier de la Haute Couture depuis 2004, qui prouve que « le savoir-faire africain rivalise en sophistication et en valeur avec le reste du monde ». Son désir est d’associer l’Afrique au luxe et aux grands défilés de mode internationaux comme dans sa collection automne-hiver Mbeuk Idourrou, cape et pantalon, qui associe la soie, le lin et le raphia, dont le modèle de couleur rose est mis en lumière sur la couverture du catalogue de l’exposition parisienne.
Africa Fashion propose également une rétrospective de l’utilisation de la photographie sur le continent africain dès le XIXe siècle dans les pays côtiers dont l’ouverture sur la mer favorise le développement commercial et culturel : Sierra Leone, Côte d’Ivoire, Sénégal, Ghana, Nigeria et Cameroun. L’émergence des studios photos dans les capitales, pour des raisons administratives sous la colonisation, entrainera la formation de photographes locaux.
Le portrait photo, avec des codes européens, devient un phénomène de mode auprès d’une élite locale. Mais dans les années 1950, la photographie sert à saisir le changement politique et sociétal. On assiste à l’émergence d’une afro-modernité : « La manière de s’habiller est un des vecteurs les plus visibles de la renaissance culturelle africaine » écrit Sophie Bernard dans son article consacré à l’exposition. Le premier photographe à connaitre une réputation mondiale est le malien Seydou Keïta (1921-2001) dont on découvre les travaux dans les années 1990, tel le portrait en studio d’un homme avec une fleur datant de 1958. Les photographes sont les chroniqueurs de toute une époque et nous livrent un précieux patrimoine historique et culturel. Les nombreuses photographies présentées à Africa fashionleur rendent un bel hommage.

Anonyme, Ketou, Bénin, 1970
Africa fashion témoigne d’un panafricanisme renaissant et souligne les défis à relever pour l’industrie de la mode en Afrique, à savoir que le continent africain ne soit pas systématiquement perçu comme un fournisseur de matières premières, notamment le coton. Ainsi la créatrice Awa Meité, basée à Bamako, milite pour la valorisation de l’industrie textile de son pays et revendique un meilleur revenu pour les producteurs de coton de son pays et une plus-value pour la transformation de la balle de coton en tissu.
D’autres créateurs dénoncent les méfaits de la fast fashion qui déverse ses déchets en Afrique par containers entiers. Omoyemi Akerele, fondatrice et directrice de la Fashion Week de Lagos explique qu’il s’agit d’une plateforme qui met en valeur les talents et vise à contribuer à l’économie croissante de l’Afrique. « C’est un engagement à adopter des pratiques durables avec de la traçabilité, de la transparence et une vision à long terme ».
Sources à consulter :
Catalogue de l’exposition Africa Fashion coédité par le Musée du Quai Branly et Editions El Viso
www.quaibranly.fr
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