PREMIÈRE. Rokia Traoré est notre invitée exceptionnelle en ce début du nouvel an. Dans cette interview exclusive, la méga star de la musique malienne revient sur son agenda artistique de 2022. Pas que, la chanteuse évoque brièvement ses initiatives culturelles à Bamako et dresse son point de vue par rapport à la vie de la nation malienne. Plus loin, avec notre invitée, et pas la moindre, nous avons parlé d’autres sujets importants tels que : la musique africaine dans son originalité et sa place dans le monde.
Interview réalisée par Sita C. (PARIS)
Crédit Photo : Fototala King Massassy
Sitanews : Vous venez d’être primée à la prestigieuse cérémonie des SERAS CSR Awards Africa 2021, après une saison fatigante avec la Covid-19, mais jonchée de belles distinctions ; que ressentez-vous ? 
Rokia T. : « Je ressens une grande fierté et du bonheur, mais également beaucoup d’émotion et de satisfaction d’avoir découvert qu’il existe des personnes et des organisations, en Afrique, qui ont compris qu’il faut que le continent africain reconnaisse et s’approprie officiellement les personnes et projets qui lui appartiennent, qui se développent à partir du continent, ou de ses ressources que ce soit en matière de patrimoine matériel ou immatériel. »
Qu’est-ce qui explique la création de votre Fondation appelée « Passerelle » ?
« J’avais 28 ans lorsque j’ai reçu le prix Kora Awards du meilleur album de l’année en Afrique du Sud. C’était en 2002 je crois.
À l’époque, j’avais encore un esprit très jeune, fragile et rempli de questions. Cette récompense et le succès de mes concerts en Afrique du Sud venaient déjà me réconforter dans ma tristesse de ne pas avoir les conditions qu’il fallait pour que ma carrière s’épanouisse en Afrique autant que c’était le cas en Europe (…)
« Les Espaces Culturels Passerelles sont construits pour permettre aux artistes de montrer leur travail et soutenir une forte expression artistique et culturelle ainsi qu’une dynamique intellectuelle à Bamako ». 
« Dès la sortie de mon premier album, mon travail, que j’avais commencé au Mali, est devenu l’un des « beaux projets africains » dans le secteur culturel européen. On me donnait les moyens de développer ce travail en Europe : il y avait des médias, des Awards, des aides de riches hommes et femmes d’affaires de pays européens pour développer ma carrière, pour cultiver l’esprit d’un heureux public européen par rapport à la culture africaine, pour donner les moyens à des promoteurs européens de développer leurs projets à partir de l’art et de la culture d’Afrique, mais à l’époque, je me demandais ce que faisait l’Afrique pour son art et ses cultures ? Qu’était-il possible de faire en Afrique pour montrer tout ce qui est beau et emprunter de civilisation en son sein ? Ces questions me sont venues en arrière-goût après chaque petit pas en avant dans ma carrière en Europe et dans le monde.
L’extraordinaire sens pratique humain et non simplement contemplatif et décoratif des arts plastiques en Afrique, les différents moyens artistiques de transmission et de préservation de nos cultures non-écrites bien souvent, les vestiges des métissages entre nos cultures d’Afrique subsaharienne et la culture arabe ont inspiré des artistes et des intellectuels dans le monde entier, permis l’existence de courants et canaux qui racontent une histoire de l’Afrique à sa place, sans elle, avec des mots qui ne sont pas les siens et qui ne sont pas toujours vrais.
Toutes ces frustrations en moi, à un moment donné, se sont transformées en un besoin d’agir à mon humble niveau et de manière structurée. J’ai alors créé la Fondation Passerelle, commencé à travailler avec de jeunes artistes et techniciens au Mali et en Afrique pour les former, leur donner des opportunités de travail qui leur permettent de faire des allers-retours en Europe et dans le monde tout en restant installés en Afrique.
Sept ans après la création de la Fondation Passerelle j’ai commencé à construire les Espaces Culturels Passerelles afin d’entamer un travail d’attraction du public par un lieu public culturel qui puisse permettre aux artistes de montrer leur travail et soutenir une forte expression artistique et culturelle ainsi qu’une dynamique intellectuelle à Bamako. »
Vous annoncez de grands projets avec le plasticien malien, Abdou Ouologuem. Peut-on en savoir davantage ? 
« Nous avons commencé un travail avec Abdou Ouologuem qui s’intitule « Nèkè koo… »
Il s’agit de séries de sculptures qui racontent différentes histoires. Nous exposerons dans le Jardin Kodon de la Fondation Passerelle différentes étapes du travail d’Abdou sur ces sculptures de fer.
Nous travaillons également sur une pièce de théâtre. »
Quel est l’agenda artistique de Rokia Traoré courant 2022 ? 
« En 2022 je vais essentiellement être à Bamako avec mes enfants, je vais m’occuper de la Fondation Passerelle, je vais achever d’écrire le livre sur lequel je travaille et je vais prendre du plaisir à faire de la scène en musique et en théâtre de temps en temps. »
Dans une de vos sorties très récentes, vous dites ceci : « Nous devons reconnaître à nos jeunes artistes ce talent qu’ils ont de s’adapter et tenir le coup, et exister dans un environnement où personne ne s’occupe d’eux, de leur devenir, de leur avenir …. ». Pensez- vous que la refondation du Mali doit aussi passer « forcément » par sa culture ? 
« Oui, la refondation au Mali doit se faire en gérant, sur la base d’identités sociales et de valeurs fortes, toutes ces urgences qui nous assaillent. On ne peut retrouver nos valeurs dans le pays sur d’autres bases que la culture. Nous ne pourrons rebâtir à partir d’une vraie rupture que si la culture est là pour accompagner, inspirer, étayer. Il est donc nécessaire de revoir la structuration et le rôle du ministère de la Culture au Mali. Il est nécessaire d’enlever des esprits cette image de fête et de folklore que l’on se fait des arts et de la culture. On ne peut refonder un pays avec des dizaines de millions de personnes humaines et sociales qui n’ont plus les moyens de se nourrir l’esprit aussi, et grandir de culture. Il est urgent, au Mali, de donner aux artistes et intellectuels la place et les moyens de jouer leurs rôles. »
Re.découvrez la vidéo :  Malidén Niouman Don Foly

Selon vous, quel est aujourd’hui, l’impact de la musique authentique africaine sur le monde ? 
« La musique authentique africaine a donné naissance au blues, au jazz, au rock, à la pop. Mais la musique authentique africaine n’est pas protégée, elle n’est pas préservée. Nos instruments classiques disparaissent avec leurs derniers joueurs. Nos méthodes de chants disparaissent. Nos chants, mélodies, instruments classiques ne sont pas mis en valeur. Si rien n’est fait pour protéger cette musique authentique africaine, dans moins de dix ans nous n’en retrouverons des traces que dans des musées en Europe. »
Merci ROKIA d’avoir répondu à toutes nos questions
 Je vous en prie
Par Sitanews©
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