Lisez la seconde partie de l’interview de Moïse Premier, journaliste et célèbre présentateur scénique en Guinée. 

SITANEWS© : Si le secteur du show-biz guinéen est toujours suspendu à cause du Covid-19, dit-on, par contre, dans les pays voisins, les festivals battent leur plein. Moïse, comment tu comprends cela ?
Moïse Premier : « Justement, au Mali, au Sénégal, en Côte d’Ivoire par exemple, tout a redémarré correctement. Et que tu n’as aucun patron de festival ici, en Guinée, aucun patron de structure ou de fédération capable de laisser un message pour les autorités. Les gens se cachent derrière les réseaux sociaux. Et dès que toi tu postes un mot, ils font les captures d’écran pour envoyer à un Ministre. Aussitôt, le Tonton t’appelle pour te demander : « C’est toi qui pagaies comme ça ? »  C’est pour vous dire qu’il y a trop d’hypocrites. Le show-biz guinéen ne peut pas s’en sortir comme ça, même si nos artistes ont de quoi exporter. Il y a un vrai problème. C’est sérieux ! Donc, à un moment, il faut qu’ils arrêtent de nous distraire ici, s’ils ne sont pas capables.
SITANEWS© : Par le passé, plusieurs structures culturelles avaient été créées en Guinée, mais qui malheureusement n’ont pas fonctionné. Quelle pourrait en être la raison ?
Moïse Premier : « Oui, beaucoup d’associations ont vu le jour en Guinée. Je peux citer : le REMAG (Réseau des managers d’artistes de Guinée), la FEDOC (Fédération des opérateurs culturels) avec le grand frère Tidiane [PDG des Productions Tidiane World Music NDLR]. Mais, on a vu des clash qui sont sortis après. Il y a une guerre qui ne dit pas son nom dans ce milieu. Donc, ça fait que rien ne peut marcher.

« On ne peut pas continuer à faire… la lèche-botte pour des cadres (…) ».

Quand on vient défendre l’intérêt commun, il y en a qui se faufilent pour dire : « non, tel ou tel n’est pas pour la mouvance, ce sont eux qui ont organisé le concert de soutien à Cellou Dalein, à Paul ou à Pierre ici… ». Donc, ils se descendent entre eux. C’est grave. Et après, quand vous les invitez sur des plateaux télévisés, c’est la langue de bois. Les gars ne sont pas prêts à parler. Ils n’osent même pas venir sur les plateaux d’ailleurs.
Pour preuve, actuellement-là, on court derrière les acteurs culturels pour les faire venir sur le plateau de l’émission « Remue-ménage », mais personne n’y ose venir. Parce qu’ils n’oseraient pas dire les choses crues. Les gars n’osent même pas s’adresser ouvertement aux ministres. Comment tu vas dire les vérités en face d’un Ministre si tu vas passer après pour quémander ton prix de carburant ou ton billet d’avion après ? Tu ne peux pas lui dire la vérité. Il faut que cela s’arrête. On ne peut pas continuer à faire la lèche-c** , la lèche-botte ou faire les courbettes devant les cadres.
On n’a pas besoin de s’aimer, ou aimer la tête des uns et des autres dans le milieu. Mais, on a besoin de structures fortes, de fédérations fortes, de vrais leaders. Cette rivalité entre les labels ou des artistes existent partout. Mais après, ils ont des institutions ou des structures fortes culturellement parlant. C’est ce qui fait fonctionner les choses. Mais ici, en Guinée, tout le monde est connaisseur de tout. Des fédérations s’organisent par-ci, les associations se forment par-là. Mais ça ne donne rien en fin de compte. Après chacun s’occupe de sa gueule.

 » (…) Le Chef de l’État était en face de vous, vous n’avez même pas été capables de… »

Et ce qui me choque dans tout ça, ce sont les événements à deux balles que les gars ont commencé à organiser dans les complexes hôteliers pour dire : « on respecte les gestes barrières ». Mais arrêtez ! Vous ne respectez aucune mesure barrière. Voilà pourquoi l’État va continuer à durcir le ton. Voilà pourquoi les concerts ne peuvent pas reprendre.
La dernière fois, Albayrack avait organisé un concert, mais c’était un truc de ouf. Et il fallait voir des artistes qui venaient là-bas pour chanter et crier à cause des miettes de 2 millions, 3 millions comme cachet. Mais le Chef de l’État était en face de vous. Vous n’avez même pas été capables de lui laisser un message. Un petit message genre : « Papa, nos activités sont arrêtées. Pardonnez, s’il vous plaît ! Veuillez rouvrir le secteur culturel pour qu’on reprenne nos activités ». Vous étiez en face du Chef de l’État, vous ne pouvez pas cracher des mots comme ça ? Ah mais c’est dégoûtant ! Je suis énervé ! Vous comprenez le ton ? Mais ça m’écœure ! Mais c’est un truc de fou ! Mais, est-ce que vous, vous voulez qu’on reprenne les activités culturelles ?

« Un petit sit-in, incapable !… »

Vous continuez à organiser vos événements à deux balles dans les chapiteaux, dans les hôtels ou dans les restaurants à la con. Vous privez le grand public des vraies choses. Parce que vous n’êtes pas capables de vous fédérer dans le vrai sens avec des vrais gens pour aller voir les autorités pour qu’elles sachent que oui, cette jeunesse-là, elle est forte. Un petit sit-in, incapable ! Une petite marche, incapable ! Mais regroupez-vous ! Partez à Sékhoutoureya ! Pour que le Président sache que oui, « mes enfants souffrent, ils ne sont pas contents ». Cela n’a rien à voir avec la pagaille. Mobilisez-vous pour une fois de votre vie ! Mobilisez-vous, bon sang !
Voilà ce qu’on attendait du mouvement « Wonkhai 2020 », mais qui est fondé sur les bases hypocrites et mercantilistes. Raison pour laquelle ce collectif n’a pas pu évoluer. C’est un mouvement qui était mort-né. Sinon, on a besoin de ce type de mouvements dans le domaine artistique et culturel pour que dans les situations comme ça, qu’on puisse se mobiliser même faire un semblant de marche pour se faire entendre. Mais hélas ! »
« Il y’a des Chefs ou des Boss dans le milieu culturel, mais pas des leaders. Comment tu peux venir dire la vérité à quelqu’un que tu as l’habitude de racketter pour ton intérêt personnel ? Il ne te prendra pas au sérieux. Les leaders qu’on avait se sont aujourd’hui rangés du côté de l’État. Je veux parler des leaders comme les Tontons Isto Keira, Malick Kébé et autres. Mais comprenez une chose, ils ne vont pas toujours continuer à batailler durant toutes leurs vies. Ils ont des familles. Mais ils ont cédé la relève à nous les jeunes. Mais désolé, c’est une relève hypocrite.  C’est une relève incapable. C’est une relève incompétente. C’est une relève bourrée d’amateurs. D’accord ? Pas de labels sérieux, pas de productions sérieuses. Mais je vous dis, il y a de vraies guerres au sein de la FECEG. Les messages et captures WhatsApp que nous recevons, c’est un truc de fou. Ça se rentr* de**** comme pas possible. C’est dommage ! C’est dommage ! Et, au lieu de s’attaquer aux vrais problèmes, c’est sur cette interview qu’ils vont s’attaquer. Ils vont gaspiller leurs énergies avec ça, la montrer à qui de droit, et commencer à m’insulter sur les réseaux sociaux.

 » (…) Allons sur les vrais bails. »

Levez-vous ! Bougez-vous, pour que les spectacles reprennent pour le bien-être de nous tous. Des journalistes hypocrites, des reporters des télés et radios hypocrites qui sont à la solde de ces acteurs, ne peuvent leur cracher la vérité. Ils ne peuvent pas dénoncer les vraies choses. Mais c’est choquant ! Mais c’est pourri à tous les niveaux. Des reporters qui ne font pas de vraies enquêtes. Pas de journalistes d’investigation. Personne n’ose aller demander à la ministre pour nous dire ce qui ne va pas. Tout le monde est là pour parler politique. Mais le PRAC, il est déjà installé. On n’est plus en campagne-là. Parlons d’autres choses maintenant. Allons sur les vrais bails. Il a dit que son troisième mandat, c’est pour la jeunesse et les femmes. Mais, il faut que la jeunesse se lève pour lui parler.
C’est quoi la nourriture des jeunes aujourd’hui, principalement ? C’est la musique, les cafés-bars, les restaurants, les boîtes de nuit. Et aujourd’hui, on commence à arrêter les gens pour ça. Bah, c’est chaud ! Besoin de leaders, SOS ! Besoin de leaders, SOS ! C’est tout !
Non seulement, on déplore le manque de leadership dans le milieu culturel, mais aussi les conflits d’intérêt. Les gars se tirent entre eux. Je ne veux pas citer de noms, sinon il y a trop de dossiers. Il y a trop de choses à raconter sur ce milieu. Trop de guerres intestines. Les gens se regardent en chiens de faïence. On ne sait pas où on va, on n’a pas de repère, on est perdu.

 » (…) Je n’ai vu presque personne aux obsèques de Maître Djembefola (…)

J’ai assisté aux obsèques du Maître Djembefôla, Mamady Keita. Ce fut le plus grand Ambassadeur de la culture guinéenne (Paix à son âme). Les gens qui crient là, les présidents des associations et fédérations, je n’ai vu presque personne là-bas. Les artistes guinéens qui y étaient présents à part les groupes percussionnistes, c’étaient les artistes vivant à l’étranger comme Kaabi Kouyaté, Moh ! Kouyaté, N’faly Kouyaté. Je n’ai vu presque aucun gars de la FECEG presque.
Les stars, les artistes qui se tapent les poitrines ici, au pays, les Azaya, Djelikaba Bintou, Ibro Gnamet, les Banlieuz’art, toutes ces stars montantes, je n’ai vu presque personne. Pourtant, on a assisté à une pluie de publications RIP sur les réseaux sociaux. Mais imaginez, sur le terrain, ces gens-là n’étaient pas présents.
Si la vie ne se limite maintenant que sur Facebook, c’est grave alors. Pendant que nous, nous étions aux obsèques, ces artistes étaient en train de fêter leurs millions de vues ou les centaines de likes sur Facebook. Aux obsèques, je n’ai vu personne. C’est dangereux ! C’est pour vous expliquer la profondeur du mal. La nouvelle génération qui ne peut même pas rendre hommage à ses aînés.  C’est un problème. Et pourtant, la presse avait suffisamment relaté la nouvelle : le décès ainsi que le programme des obsèques à travers un communiqué. Mais non, nos artistes n’ont pas le temps. Parce que là-bas, il n’y a pas de concert, il n’y a pas de cachet à récupérer. C’est dommage ! »
SITANEWS© : Un mot sur le Fonds de Développement des Arts et de la Culture(FODAC) qui peine à fonctionner normalement. Faute de subventions ?
Moïse Premier : « Et voilà un autre problème ! Le FODAC a été créé et il a maintenant toutes les installations. Sa direction reçoit des tonnes de projets chaque jour. Qui parle de culture, parle de gros investissements. Si le FODAC n’a rien dans sa caisse, je suis désolé, il ne peut rien faire pour qui que ce soit. Quelle que soit la beauté du projet que vous lui soumettez, si l’État et ses partenaires ne créent pas les meilleures conditions pour lui, vous ne bénéficierez rien.
Quelle que soit la disponibilité ou la force relationnelle de Monsieur Malick Kébé, s’il n’est pas accompagné par le Gouvernement et particulièrement par son Ministère, il ne pourra rien. Il faut que la Ministre et son Gouvernement se bougent un peu pour que le FODAC soit servi afin que nous puissions bénéficier du bien-fondé de ce Fonds. Voilà une structure sur laquelle nous portons beaucoup d’espoirs. Parce qu’elle est dirigée par un professionnel. Pas par un amateur. Mais un professionnel qui sait où aller taper la table pour les sous. Et je ne doute pas de l’engagement, de l’abnégation et de la disponibilité de Monsieur Malick Kébé, le Directeur général du FODAC pour jouer le rôle qui lui est assigné. Mais comme je le dis, il a besoin de l’accompagnement du Gouvernement ».
SITANEWS© : Mais avec les guéguerres, les conflits de leadership et d’intérêt que tu dénonces, comment le FODAC pourra aider même s’il a tous les moyens qu’il faut ? L’argent n’aime pas le bruit. N’est-ce pas ?
Moïse Premier : « Oui, malheureusement, on n’a pas un environnement culturel et artistique sain. Si on n’a pas une industrie saine, si c’est des guéguerres, et que rien de sérieux ne se passe, le FODAC ne va pas mettre ses fonds à notre disposition. Sinon, il y’a des festivals comme le FAF (Festival des Arts de la Forêt), le Fristival à Fria, le Festival Léngué, des foires à l’intérieur du pays qui ont besoin de ces subventions du FODAC. Mais comment l’argent va tomber ? L’État nous prend déjà pour des plaisantins et des gens qui veulent juste des miettes.

« Il n’y a même pas une Maison de la culture »

Des différentes structures créées ne font rien, il n’y aucune politique et stratégie en place. Parce que, les gars ne savent pas faire les vrais documents culturels. C’est ça la vérité. Ils ne peuvent pas élaborer une vraie politique culturelle. C’est ça le problème. C’est de ça qu’il s’agit. Même les lois de politique culturelle pour soumettre à l’Assemblée Nationale, ils ne peuvent pas. Voilà c’est le vrai hic. Et madame la Ministre qui ne connaît pas non plus ne peut pas s’entourer de bonnes personnes.
Le FODAC ne peut rien pour le moment. Parce que le premier pourvoyeur de fonds du FODAC, c’est le Gouvernement à travers son Ministère de tutelle. Mais si l’environnement même n’est pas sain, aucun mécène, aucun partenaire de développement ne peux prendre le FODAC au sérieux, je suis désolé. Il n’y a même pas une maison de la culture ».
NB : Restez scotchés pour la dernière partie de cette interview

RE.LIRE LA PREMIÈRE PARTIE ICI

Par Sita CAMARA
SITANEWS©
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