On l'aimait déjà, paraît-il ! Prophète en son pays — mais seulement après le Stade de France. Il a fallu Paris pour qu'on le voie en star à Conakry. La gratitude, on peut dire « tardive » d'un génie qui n'avait pas attendu la permission d'exister.
Il a fallu qu'Aya Nakamura l’invite devant des milliers spectateurs au Stade de France pour que la Guinée se souvienne qu’elle possédait en son sein l'un des musiciens les plus accomplis de son époque.
Fally Kouyaté, maître de la kora, héritier des grandes lignées griots mandingues, détenteur de Grammy Awards, multi-instrumentiste chevronné depuis des décennies, croule désormais sous les félicitations de ses compatriotes. Et c'est précisément là que le bât blesse.
Les réseaux sociaux guinéens s'enflamment. Les messages de fierté nationale se multiplient, les partages explosent, les « nous le savions depuis toujours » fusent de toutes parts. Sauf que non. On ne le savait pas, ou plutôt : on ne voulait pas le reconnaitre. Fally Kouyaté n'a pas changé entre le vendredi et le lundi. Son art n'a pas subitement gagné en profondeur parce qu'une caméra internationale l'a capturé aux côtés d'une star franco-malienne au sommet de sa gloire. Ce qui a changé, c'est le regard — ce regard africain, guinéen si souvent conditionné à valider ses propres enfants par procuration étrangère.
La question posée en filigrane par cet épisode est cruelle mais nécessaire : que vaut la reconnaissance quand elle est le sous-produit de la visibilité d'autrui ?
Le griot sans public chez lui... Fally Kouyaté n'est pas un inconnu sorti de nulle part. Il porte dans ses mains une tradition millénaire, celle des griots mandingues, gardiens de la mémoire, tisserands du lien social, musiciens dont l'art est à la fois spirituel et généalogique. La kora qu'il maîtrise n'est pas un instrument folklorique pour touristes — c'est une architecture sonore d'une complexité redoutable, à la croisée de la harpe et du luth, capable de rivaliser avec n'importe quel instrument dit « classique » dans les grandes salles du monde.
Il jouait déjà, avant le Stade de France. Il se produisait, composait, transmettait. Mais combien de ses compatriotes avaient acheté un billet ? Combien de médias guinéens lui avaient consacré un portrait digne de ce nom ? La reconnaissance existait, certes, mais dans les marges — dans les cercles de connaisseurs, dans les salles de concert européennes, là où l'on sait encore écouter sans avoir besoin qu'un algorithme vous y autorise.
Aya Nakamura a fait un choix artistique fort en invitant Fally Kouyaté à ses côtés — un choix qui dit quelque chose sur sa propre conscience des racines, sur sa volonté de tisser des ponts entre les esthétiques contemporaines et les traditions du continent.
La question qui dérange... Si Fally Kouyaté n'avait pas joué à côté d'Aya Nakamura ce week-end-là, où en serait-il dans la conscience collective guinéenne aujourd'hui ? La réponse honnête est inconfortable : probablement au même endroit qu'avant — admiré par une élite cultivée, ignoré par les masses, sous-financé, sous-médiatisé, et contraint de trouver ses publics les plus généreux hors de chez lui.
C'est cela, la véritable critique à formuler. Non pas contre Fally Kouyaté, qui n'a rien à se reprocher et dont la présence sur la scène du Stade de France est pleinement méritée. Non pas contre Aya Nakamura, qui a su reconnaître et honorer un talent. Mais contre un pays qui n'a toujours pas appris à célébrer ses propres géants debout, sans attendre qu'ils soient d'abord adoubés à genoux par une scène étrangère.
Fally Kouyaté n'a pas changé. C'est votre regard qui a changé.
Par Sita
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