La Guinée célèbre le livre, la pensée et la créativité à travers un événement devenu incontournable dans le monde littéraire : les 72 Heures du Livre, organisées par L’Harmattan Guinée. Placée sous le thème « Jeunesse et numérique : créativité, innovation et engagement », cette édition se tiendra du 23 au 25 avril 2026 au lac Bassikolo, en face du Palais du Peuple.
Écrivains, lecteurs, bibliothécaires et passionnés de lecture se retrouvent autour de tables rondes, conférences, expositions et séances de dédicaces, avec un objectif commun : promouvoir la lecture, l’écriture et l’industrie du livre en Guinée. Sansy Kaba Diakité, directeur de L’Harmattan Guinée et fondateur des 72 Heures du Livre, nous livre ses ambitions et partage sa vision audacieuse.

MORY TOURÉ : Depuis 2009, vous avez initié les 72 Heures du Livre, qui sont devenues un événement incontournable. Je pourrais même dire qu’elles font partie de l’agenda culturel de la Guinée. Pouvez-vous nous raconter la genèse de cet événement ?
SANSY KABA :
« Je suis originaire de Kankan, une ville située à 700 kilomètres de Conakry. Je suis le fils de Mamadi Kaba, que tout Kankan appelait Papa Diakité, un amoureux de la lecture. Il a d’abord créé une librairie à Kankan, qui est devenue ensuite une bibliothèque pour partager les connaissances. Il était en lien avec plusieurs grands auteurs à travers le monde et souhaitait que les enfants de la Haute-Guinée puissent être en contact avec eux grâce à la lecture.
Après mon bac, je devais faire Polytechnique. Comme il n’y en avait pas à Kankan, je suis allé à Conakry pour poursuivre mes études. C’est là que j’ai compris que les étudiants n’avaient pas le même niveau que nous à Kankan, simplement parce que nous avions accès aux livres.
J’ai fondé une association appelée Les Amis du Futur à l’Université de Conakry, afin d’organiser des compétitions d’orthographe pour améliorer notre niveau scolaire, avec des dictées et des questionnaires.
Le succès de cette initiative m’a donné l’idée de créer une petite maison d’édition, Les Éditions des Amis du Futur, pour répondre à la difficulté des étudiants de Conakry à trouver des éditeurs locaux. J’ai choisi de transformer ce défi en opportunité.
Après l’obtention de ma maîtrise à l’Université de Conakry, et grâce à une bourse d’excellence en France, j’ai consacré mon Master à la conception d’un projet structurant : la création d’une maison d’édition en Guinée. Ce projet a pris forme sous l’égide de Denis Pryen, fondateur de L’Harmattan Paris, qui fut mon mentor. Après une année d’immersion à ses côtés, je suis rentré à Conakry pour fonder L’Harmattan Guinée.
Cette initiative s’inscrit aujourd’hui dans la continuité des 72 Heures du Livre de Conakry, pérennisant ainsi l’élan littéraire de notre pays. L’aventure commençait ainsi, et cela a tout son sens, car la Guinée est aussi le pays de grands auteurs tels que Djibril Tamsir Niane, Camara Laye, Williams Sassine, Alioum Fantouré, entre autres. »
MORY TOURÉ : Ton événement prend de l’ampleur et suscite un engouement croissant au fil des années, avec de plus en plus d’écrivains et d’éditeurs. Où veux-tu aller avec le livre, qui est pour toi un patrimoine ?
SANSY KABA :
« C’est une fierté d’entendre cela. Je m’étais donné dix ans pour que Conakry devienne Capitale mondiale du livre, et cela s’est réalisé. Aujourd’hui, je me projette sur les dix prochaines années avec un nouvel objectif : devenir la Capitale africaine du livre.
Ce statut ne se décrète pas, il se mérite par le travail et la constance. Nous avons des modèles de réussite sur le continent : Bamako est devenue la capitale de la photographie grâce à sa Biennale, Ouagadougou celle du cinéma avec le FESPACO, et Dakar s’est imposée comme capitale de l’art contemporain.
Pour que Conakry rejoigne ce cercle, une seule voie s’impose : la méthode et le travail. Pour porter ce label, il fallait une stratégie internationale. Nous avons étudié les dispositifs de l’UNESCO et identifié le réseau des « Villes créatives ». C’est un label sélectif, attribué par un jury rigoureux, couvrant plusieurs domaines (musique, gastronomie, cinéma, etc.).
Dans le domaine de la littérature, seules 52 villes dans le monde étaient labellisées. L’obtention de ce label nous offre une opportunité unique, structurée autour d’un plan d’action sur quatre ans.
Ce plan constitue une véritable rampe de lancement, avec un objectif fixé à avril 2027. Pour que Conakry devienne réellement la Capitale africaine du livre à cette échéance, une étape essentielle s’impose : la création d’une Biennale africaine du livre. »
MORY TOURÉ : Quels sont vos grands souhaits et projets pour le livre en Guinée ?
SANSY KABA :
« À Conakry, nous allons rapidement mettre en place l’Académie du livre. Notre diplomatie culturelle a déjà engagé les démarches nécessaires pour concrétiser ce projet. Avec l’appui de l’UNESCO, de l’Union africaine et de l’ensemble des pays africains, nous espérons le réaliser d’ici 2027, Inch’Allah.
Aujourd’hui, l’Afrique souffre d’un manque de formation spécialisée dans les métiers du livre. De Tombouctou à Conakry, nous disposons d’un patrimoine inestimable, mais toute la chaîne de valeur — de la conservation à l’édition, en passant par la librairie et la diffusion — reste sous-exploitée. Nos jeunes ne sont pas suffisamment préparés aux défis de cette industrie. Il est temps de transformer cet héritage en levier d’avenir.
Pour y remédier, nous allons créer à Conakry une École des métiers du livre, intégrée à une future Cité internationale du livre. Au cœur de cette cité, nous érigerons un Musée du livre, véritable gardien de notre mémoire. Nous œuvrerons également pour le retour en Guinée des manuscrits historiques, de l’époque de l’Almamy Samory Touré jusqu’à nos ancêtres, aujourd’hui dispersés à travers le monde.
Ces trésors ne doivent plus rester dans l’ombre. Ils seront restaurés et exposés pour être accessibles aux enfants d’Afrique. Cette cité ne sera pas seulement un centre de formation, mais un véritable hub culturel. Elle offrira un espace d’expression et de visibilité à nos auteurs et professionnels du secteur, afin de structurer un marché du livre solide et durable. »
Par Mory TOURÉ
Pour SITANEWS
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