L'artiste reggae guinéen, Takana ZION a fustigé les promoteurs qui favorisent des artistes étrangers au détriment, dit-il, des talents locaux. Une prise de position émotionnellement compréhensible, mais naturellement fragile et économiquement contre-productive.
Dans le milieu artistique guinéen, les prises de position fracassantes ne manquent pas. Mais celle de Takana ZION, figure respectée du reggae, a fait l'effet d'une pierre jetée dans une mare tranquille. En s'en prenant aux promoteurs culturels qui programment des artistes étrangers sur les scènes guinéennes, le chanteur a mis le doigt sur une frustration réelle. Seulement, entre la frustration légitime d'un artiste et un argument solide de politique culturelle, il y a un gouffre que la sortie de Takana ZION ne parvient pas à franchir.
Décortiquons ce raisonnement point par point — non pour accabler un artiste dont la contribution à la scène guinéenne est indéniable, mais parce que les idées fausses, quand elles sont exprimées par des voix influentes, peuvent faire plus de dégâts que le silence.
Analyse critique de Sita –
Libre opinion
Le premier défaut de l'argumentaire de Takana est de poser un faux choix. Inviter des artistes étrangers et promouvoir les artistes locaux ne sont pas deux options mutuellement exclusives — elles sont, au contraire, complémentaires et mutuellement bénéfiques. Je pense.
Lorsqu'un artiste de renommée internationale se produit à Conakry, il ne vole pas la scène à un artiste local : il crée une scène. Il attire un public plus large, mobilise des équipes techniques, remplit des hôtels, fait travailler des traiteurs, des agents de sécurité, et même des médias.
Dans ce sillage, les artistes locaux programmés en première partie bénéficient d'une visibilité qu'ils n'auraient peut-être jamais obtenue seuls. C'est exactement ainsi que des artistes comme Sia Tolno ou Moh ! Kouyaté en exemple, ont su, à travers les grandes scènes du monde, attirer l'attention sur la richesse musicale guinéenne.
Le modèle « d'abord les locaux » est séduisant en apparence. En pratique, sans la dynamique créée par des événements d'envergure qui assoient artistes locaux et internationaux, la scène musicale guinéenne risque de s'asphyxier dans un entre-soi qui la prive de visibilité et de revenus.
La logique économique que Takana ignore…
Un concert, c'est d'abord un business, alors, une réalité économique. Un promoteur investit des sommes considérables : location de salle, sonorisation, communication, cachets. Pour rentabiliser cet investissement, il a besoin d'un certain taux de remplissage. Ce taux est souvent garanti par la présence d'une tête d'affiche internationale qui « tire » les billets.
Takana ZION reproche aux promoteurs de ne pas trop miser sur le local. Mais a-t-il calculé combien un promoteur guinéen perdrait s'il organisait un concert de la même envergure avec uniquement des artistes locaux, aussi talentueux soient-ils ? Le public guinéen — et c'est là une vérité inconfortable — a été conditionné à mesurer la valeur d'un événement à la présence d'un nom étranger. Ce n'est pas la faute des promoteurs ; c'est le reflet d'un marché qu'il faut construire patiemment, pas une forteresse qu'il faut défendre par décret.
En d'autres termes : le problème n'est pas l'artiste étranger, c'est l'absence d'une industrie musicale structurée en Guinée — maisons de disques, plateformes de streaming locales, régies publicitaires, syndicats d'artistes. C'est à ce chantier que Takana ferait mieux de consacrer son énergie.
Protéger une industrie culturelle naissante ne se fait pas en restreignant les portes, mais en construisant les fondations : formation, distribution, droits d'auteur, accès aux plateformes mondiales.
L'ouverture culturelle : une chance, pas une menace... ou bien ?
Le protectionnisme culturel est une tentation universelle. La France l'a pratiqué avec les quotas de chansons françaises à la radio, certains pays africains ont imposé des restrictions sur les importations de films étrangers. Ces politiques ont parfois eu des effets positifs à court terme — mais elles ont aussi engendré des industries repliées sur elles-mêmes, incapables de compétir sur la scène mondiale.
L'histoire de la musique africaine enseigne tout le contraire de ce que prêche Takana. Le mbalax sénégalais, l'afrobeats nigérian, le coupé-décalé ivoirien ont conquis le monde non pas parce qu'on a écarté les influences étrangères, mais parce qu'elles ont su les absorber, les transformer et les réexporter avec une identité propre. Youssou N'Dour a grandi en écoutant James Brown. Burna Boy revendique Fela Kuti et Bob Marley. L'identité culturelle forte n'est pas l'ennemi de l'ouverture — elle en est le produit.
Restreindre les scènes guinéennes aux artistes étrangers ne renforcera pas les artistes guinéens. Cela les privera au contraire d'une émulation artistique indispensable, de collaborations potentielles et d'un benchmarking naturel qui pousse à l'excellence.
Alors… !
Si Takana ZION a raison sur un point, c'est que les artistes guinéens méritent plus de soutien, beaucoup d'ailleurs. Mais pointer les promoteurs comme les coupables, c'est tirer sur le messager.
Les vrais leviers sont ailleurs : L'État guinéen investit encore trop peu dans les infrastructures culturelles — salles de spectacle aux normes, studios d'enregistrement subventionnés, conservatoires. Les médias publics pourraient davantage programmer les artistes locaux. Les entreprises privées pourraient sponsoriser davantage d'événements 100% locaux. Les artistes eux-mêmes pourraient davantage se structurer en collectifs, en labels, en réseaux de distribution.
Un promoteur n'est pas un mécène : il cherche à ne pas perdre d'argent. Le blâmer pour avoir fait appel à une tête d'affiche internationale revient à reprocher à un commerçant de vendre ce que le public achète. Changer ce que le public achète — c'est-à-dire changer les représentations de la valeur artistique locale — est un travail de longue haleine qui passe par l'éducation, la médiatisation et l'excellence des artistes eux-mêmes.
Takana ZION lui-même est un contre-argument vivant...
Il y a une ironie dans la démarche de Takana ZION que ses admirateurs auront sans doute relevée. Le reggae — le genre musical qu'il pratique — est né en Jamaïque. Il a prospéré en Guinée parce que des artistes guinéens ont eu accès à des influences étrangères, ont vu des artistes étrangers sur scène, ont écouté des disques venus d'ailleurs. Si la logique protectionniste qu'il prône avait prévalu dans les années 1970-80, le reggae guinéen n'existerait pas. Takana lui-même ne sera « Mashugui » du reggae guinéen
De même, la carrière de Takana lui-même a bénéficié de tournées à l'étranger, de collaborations internationales, de la diffusion sur des plateformes mondiales. Le rayonnement qu'il a acquis, il le doit en partie à l'ouverture des frontières culturelles qu'il semble aujourd'hui vouloir restreindre pour ses cadets.
Il est plus facile, depuis une position établie, de plaider pour la "restriction " des portes. Mais ceux qui tentent encore de les franchir méritent un monde ouvert, pas des barrières supplémentaires érigées en leur nom.
Le bon combat,..... la mauvaise cible
Takana ZION n'a pas tort de vouloir plus pour les artistes guinéens. La frustration de voir les scènes de son pays envahies par des noms étrangers pendant que des talents locaux peinent à sortir la tête de l'eau. Mais l'indignation n'est pas une politique culturelle.
Le vrai combat est celui d'une industrie musicale structurée, d'une politique culturelle ambitieuse de la part de l'État, d'une presse culturelle forte qui valorise les artistes locaux, de plateformes de distribution accessibles, d'une formation professionnelle pour les musiciens et les techniciens du spectacle. C'est un combat dur, long, ingrat — mais c'est le seul qui donnera des résultats durables.
En attendant, chaque artiste étranger qui monte sur une scène guinéenne avec un artiste local en première partie fait plus pour la cause que toutes les déclarations protectionnistes du monde. La meilleure réponse à la concurrence, dans la culture comme ailleurs, c'est l'excellence — pas la fermeture des frontières. Euh heuuu ! Euh heuuu !
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